« Non, mon agneau. Tu vois, trésor : si on l’a, alors on peut s’échapper, même de Lui, hein ? Peut-être qu’on devient très fort, plus fort que les Spectres. Seigneur Sméagol ? Gollum le Grand ? Le Gollum ! On mange du poisson tous les jours, trois fois par jour, frais pêché dans l’océan. Gollum, mon doux Trésor ! Il nous le faut. On le veusse, on le veusse, on le veusse ! »

« Mais ils sont deux. Ils vont se réveiller trop vite et nous zigouiller, gémit Sméagol en un dernier effort. Pas maintenant. Pas tout de suite. »

« On le veusse ! Mais… » Et il y eut une longue pause, comme si une nouvelle pensée avait surgi. « Pas tout de suite, hein ? Peut-être pas. Elle pourrait nous aider. Elle pourrait, oui. »

« Non, non ! Pas par là ! » geignit Sméagol.

« Si ! On le veusse ! On le veusse ! »

Chaque fois que la seconde pensée s’exprimait, la longue main de Gollum s’avançait lentement vers Frodo, puis revenait brusquement tandis que Sméagol parlait de nouveau. Enfin, les deux bras s’étendirent vers son cou, présentant de longs doigts repliés et palpitants.

Sam était resté étendu sans bouger, fasciné par ce débat, mais guettant chaque mouvement de Gollum de sous ses paupières mi-closes. Dans sa naïveté, il avait cru que la faim ordinaire, l’envie de manger des hobbits, était le principal danger chez Gollum. Il voyait à présent que tel n’était pas le cas : Gollum ressentait la terrible attraction de l’Anneau. Lui, c’était bien sûr le Seigneur Sombre, mais Sam se demandait qui ce pouvait être, ce Elle. L’une des rencontres maléfiques que le petit scélérat avait faites au cours de ses errances, se disait-il. Mais ce point lui sortit de l’idée, car la situation avait manifestement assez duré, et elle devenait dangereuse. Sentant une grande lourdeur dans tous ses membres, il remua avec effort et se redressa sur son séant. Quelque chose lui disait qu’il valait mieux être prudent, et ne pas montrer qu’il avait surpris Gollum en train de débattre. Il lâcha un soupir exagéré suivi d’un énorme bâillement.

« Il est quelle heure ? » fit-il d’une voix endormie.

Gollum émit un long sifflement entre ses dents. Il se dressa un instant, tendu et menaçant ; puis il s’écroula sur le sol, se retrouvant à quatre pattes, et remonta l’intérieur de la cuvette. « Gentils hobbits ! Gentil Sam ! dit-il. Des marmottes, oui, des marmottes ! Ils dorment et laissent veiller bon Sméagol ! Mais le soir est là. Le crépuscule tombe. Il est temps qu’on parte. »

« Grand temps, pensa Sam. Et il est temps de se séparer aussi. » Mais il vint alors à se demander si Gollum n’était pas maintenant aussi dangereux en liberté qu’il ne l’était en leur compagnie. « Maudit soit-il ! Je voudrais qu’il meure étouffé ! » pesta-t-il entre ses dents. Il descendit jusqu’à son maître et le réveilla.

Curieusement, Frodo se sentait revigoré. Il avait rêvé. L’ombre noire avait passé, et une vision de beauté était venue à lui dans ce pays morbide. Il n’en restait plus rien dans son souvenir, mais son humeur s’en ressentait, et son cœur s’était allégé. Son fardeau lui pesait moins. Gollum l’accueillit avec la joie d’un chien. Il gloussait et jacassait, faisant craquer ses longs doigts, et caressant les genoux de Frodo. Ce dernier lui sourit.

« Allons ! dit-il. Tu nous as guidés avec habileté et loyauté. Nous sommes à la dernière étape. Conduis-nous à la Porte, et je ne t’en demanderai pas plus. Conduis-nous à la Porte, et tu pourras aller où tu voudras – sauf vers nos ennemis. »

« À la Porte, hein ? couina Gollum, l’air étonné et effrayé. À la Porte, nous dit le maître. Oui, c’est ce qu’il dit. Et bon Sméagol fait ce qu’il demande, oh oui. Mais quand on se sera rapproché, on verra, peut-être, oui, on verra. Ce sera pas joli du tout. Oh non ! Oh non ! »

« À d’autres ! dit Sam. Finissons-en ! »

À la tombée de la nuit, ils s’extirpèrent de la fosse et se faufilèrent lentement à travers les terres mortes. Ils ne parvinrent pas bien loin avant de sentir de nouveau la peur qui les avait saisis quand la forme ailée avait balayé les marais. Ils s’arrêtèrent et se recroquevillèrent sur le sol malodorant ; mais ils ne voyaient rien dans le ciel crépusculaire, et la menace ne tarda pas à passer, loin au-dessus de leurs têtes, dépêchée par Barad-dûr en mission urgente, peut-être. Au bout d’un moment, Gollum se redressa et reprit sa marche furtive, tremblant et murmurant entre ses dents.

Environ une heure après minuit, la peur les prit une troisième fois, mais elle leur parut cette fois plus lointaine, comme si elle passait au-dessus des nuages, fonçant dans l’Ouest avec une terrible rapidité. Gollum fut néanmoins saisi d’épouvante, convaincu qu’ils étaient pourchassés, que leur arrivée était connue.

« Trois fois ! gémit-il. Trois fois, c’est une menace. Ils nous sentent ici, ils sentent le Trésor. Le Trésor est leur maître. On ne peut pas aller plus loin par ici, non. Pas d’espoir, pas d’espoir ! »

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