Dès lors, Sam crut discerner un nouveau changement chez Gollum. Il était plus servile, toujours plus désireux de paraître amical ; mais Sam surprenait parfois d’étranges regards chez lui, presque toujours dirigés vers Frodo ; et il retombait peu à peu dans son ancienne manière de parler. Mais Sam avait une autre inquiétude qui le préoccupait de plus en plus. Frodo semblait fatigué, fatigué jusqu’à l’épuisement. Il ne disait rien, en fait il parlait à peine ; et il ne se plaignait pas, mais il marchait comme sous le poids d’un fardeau qui n’aurait cessé de s’alourdir ; plus que jamais, il était à la traîne, au point que Sam devait souvent prier Gollum d’attendre, afin que leur maître ne soit trop distancé.
En fait, à chaque pas franchi en direction des portes du Mordor, Frodo sentait l’Anneau s’alourdir sur la chaîne suspendue à son cou. Il commençait à le sentir comme un véritable poids qui l’attirait vers le bas. Mais il était autrement plus troublé par l’Œil, comme il le nommait en son for intérieur. C’était lui, plus que le poids de l’Anneau, qui l’obligeait à se faire tout petit, et à se courber en marchant. L’Œil : ce sentiment horrible, toujours croissant, d’une volonté hostile, usant d’un pouvoir immense afin de percer à jour toutes les ombres de nuages, celles de la terre et de la chair, pour vous voir : pour vous tenir cloué sous son regard mortel, nu, immuable. Et ces voiles qui le tenaient encore à distance, devenus si minces, si frêles et minces. Frodo savait exactement où étaient désormais le siège et le cœur de cette volonté : aussi sûrement qu’un homme peut deviner la direction du soleil les yeux fermés. Il lui faisait face, et sentait sa puissance battre sur son front.
Gollum devait éprouver quelque chose de similaire. Mais les tiraillements de son cœur misérable – entre la présence oppressante de l’Œil, la convoitise de l’Anneau alors si proche, et sa servile promesse, prononcée à demi dans la crainte du fer froid –, les hobbits n’en devinaient rien. Frodo n’y songeait même pas. Sam, avant tout absorbé par son maître, était à peine conscient du nuage sombre qui avait envahi son propre cœur. Il avait fait passer Frodo devant lui, et dès lors, il surveillait chacun de ses mouvements, le soutenait s’il trébuchait, et cherchait à l’encourager par des paroles maladroites.
Quand le jour arriva enfin, les hobbits furent surpris de voir à quel point les cimes menaçantes s’étaient rapprochées. L’air était plus clair et plus froid, à présent ; et bien qu’encore lointaines, les murailles du Mordor n’étaient plus une menace nuageuse à l’horizon, mais se dressaient comme des tours noires, sombres et renfrognées, au milieu d’un sinistre désert. Les marécages tiraient à leur fin, réduits à des tourbes mortes et à de vastes plaines de boue asséchée et craquelée. Au-delà, le pays s’élevait en de longues pentes efflanquées, arides et cruelles, vers la désolation qui s’étendait aux portes de Sauron.
Tant que dura la grisaille du jour, ils restèrent tapis sous un rocher noir, recoquillés comme des vers, de crainte que la terreur ailée ne vienne à passer et à les repérer de ses yeux impitoyables. Le reste du voyage fut comme une ombre de peur croissante, au milieu de laquelle leur souvenir ne pouvait s’arrêter sur rien. Pendant deux autres nuits, ils cheminèrent dans un pays harassé et informe. L’air devint piquant à leurs narines, rempli d’une fumée âcre qui les prenait à la gorge et leur desséchait la bouche.
Enfin, le matin du cinquième jour de leur voyage avec Gollum, ils s’arrêtèrent une fois de plus. Devant eux, sombres devant l’aube, les hautes montagnes pointaient vers de lourds plafonds de nuages et de fumée. Leurs pieds projetaient d’énormes éperons, et des collines aux arêtes brisées dont les plus proches ne pouvaient se trouver à plus d’une douzaine de milles. Frodo regarda autour de lui avec horreur. Aussi affreux que lui avaient paru les Marais Morts, et les landes arides des Terres Désertes, plus ignoble encore était le pays que le jour rampant dévoilait alors, petit à petit, à ses yeux craintifs. Même le Lac des Visages Morts connaissait un pâle fantôme de printemps et de verdure ; mais ici, ni printemps ni été ne viendraient jamais plus. Ici, rien ne vivait, pas même ces excroissances lépreuses qui se nourrissent de pourriture. Les étangs altérés étouffaient sous la cendre et les coulées de boue, d’un gris et blanc malsain, comme si les montagnes avaient vomi sur les terres environnantes l’ordure de leurs entrailles. De hauts monticules de roche broyée et pulvérulente, de grands cônes de terre calcinée, empoisonnée, formaient, rangée sur rangée, un sordide cimetière, lentement dévoilé par le jour indécis.