Ils étaient parvenus à la désolation qui s’étendait à l’entrée du Mordor : monument durable au funeste labeur de ses esclaves, qui demeurerait quand tous leurs desseins auraient été réduits à néant ; terre souillée et gangrenée au-delà de toute rédemption – à moins que la Grande Mer ne vienne la laver sous les flots de l’oubli. « J’ai mal au cœur », dit Sam. Frodo resta muet.
Ils se tinrent là un moment, comme des hommes en marge d’un sommeil où le cauchemar guette ; luttant, mais sachant qu’ils n’arriveront pas au matin sans passer par les ombres. Le jour grandit et sa lumière se durcit. Les fosses desséchées et les tertres empoisonnés devinrent hideusement nets. Le soleil s’était levé ; il marchait parmi les nuages et les banderoles de fumée, mais même sa lumière était souillée. Les hobbits n’accueillirent pas volontiers cette lumière : elle semblait hostile et les révélait dans leur fragilité, petits fantômes impuissants errant parmi les tas de cendre du Seigneur Sombre.
Trop épuisés pour continuer, ils cherchèrent un endroit où ils pourraient se reposer. Ils s’assirent un moment, sans rien dire, dans l’ombre d’un amas de scories ; mais il en sortait des vapeurs pestilentielles qui les prenaient à la gorge et les suffoquaient. Gollum fut le premier à réagir. Jurant et crachotant, il se leva et, sans même regarder les hobbits ou leur adresser un seul mot, il s’éloigna à quatre pattes. Frodo et Sam rampèrent après lui jusqu’à une grande cuvette quasi circulaire, au bord relevé du côté ouest. Froide et morte, elle abritait en son sein une immonde flaque de boue huileuse et multicolore. Ils se tapirent dans l’ombre de ce trou malsain, espérant ainsi échapper à l’attention de l’Œil.
La journée passa lentement. Une grande soif les travaillait, mais ils ne burent que quelques gouttes de leurs gourdes – remplis pour la dernière fois dans le ravin qui, rétrospectivement, leur semblait à présent un havre de paix et de beauté. Les hobbits firent le guet à tour de rôle. Aucun des deux ne parvint à dormir au début, tout fatigués qu’ils étaient ; mais tandis que le soleil plongeait au loin dans des nuages lents, Sam s’assoupit. C’était au tour de Frodo de monter la garde. Il s’adossa contre le bord de la cuvette, mais cela n’allégea en rien le fardeau qu’il sentait peser sur lui. Il leva les yeux et vit, dans le ciel rayé de fumée, d’étranges fantômes, des formes noires à cheval, et des visages du passé. Il perdit la notion du temps, balancé entre sommeil et éveil, et trouva bientôt l’oubli.
Sam se réveilla soudain, croyant avoir entendu l’appel de son maître. Le soir tombait. Frodo ne pouvait l’avoir appelé, car il s’était endormi, et il avait glissé presque jusqu’au fond du trou. Gollum était près de lui. Sam crut, pendant un moment, qu’il essayait de réveiller Frodo ; puis il s’aperçut que ce n’était pas le cas. Gollum se parlait à lui-même. Sméagol était en débat avec une pensée autre, qui prenait la même voix que la sienne, mais qui la faisait siffler et grincer. Une pâle lueur et une lueur verte alternaient dans ses yeux tandis qu’il parlait.
« Sméagol a promis », dit la première pensée.
« Oui, oui, mon trésor, vint la réponse, on a promis : de sauver le Trésor, de jamais Lui permettre de l’avoir – jamais. Mais c’est vers Lui qu’il se dirige, à chaque pas il s’en approche. Qu’est-ce que le hobbit va en faire, on s’demande, oui, on s’demande. »
« Je ne sais pas. Je n’y peux rien. C’est le maître qui l’a. Sméagol a promis d’aider le maître. »
« Oui, oui, d’aider le maître : le maître du Trésor. Mais si on étions maîtres, on pourrions s’aider nous-mêmes, oui, sans manquer à nos promesses. »
« Mais Sméagol a dit qu’il serait très, très gentil. Gentil hobbit ! Il a enlevé corde cruelle de la jambe de Sméagol. Il me parle gentiment. »
« Très, très gentil, hein, mon trésor ? Soyons gentils, comme des bons poissons, mon agneau, mais avec nous-mêmes. Pas faire de mal au gentil hobbit, non, non, bien sûr que non. »
« Mais c’est le Trésor qui détient la promesse », objecta la voix de Sméagol.
« Alors prends-le, dit l’autre, et c’est nous qui va la détenir ! C’est nous qui serons maîtres,
« Mais pas le gentil hobbit ? »
« Oh non, pas si ça nous plaît pas. Reste que c’est un Bessac, mon trésor, oui, un Bessac. Un Bessac l’a volé. Il l’a trouvé et il a rien dit, rien du tout. On les z’hait, les Bessac. »
« Non, pas ce Bessac-ci. »
« Si, tous les Bessac. Tous les ceusses qui gardent le Trésor. Il nous le faut ! »
« Mais Il verra, Il saura. Il va nous le prendre. »
« Il voit. Il sait. Il nous a entendus faire des promesses idiotes – contre ses Ordres, oui. On doit le prendre. Les Spectres cherchent. On doit le prendre. »
« Pas pour Lui ! »