« Il n’est pas dit que des arts maléfiques aient jamais été pratiqués au Gondor, ou que l’Innommable y fût jamais considéré avec honneur ; et la sagesse et la beauté d’autrefois, ramenées de l’Ouest aux temps anciens, demeurèrent longtemps au royaume des fils d’Elendil le Beau, et elles y vivent encore. Mais il reste que le Gondor fut l’artisan de son propre déclin, sombrant peu à peu dans la déchéance et croyant que l’Ennemi dormait, lui qui n’était que banni et non détruit.

« La mort y était toujours présente, car les Númenóréens – comme ils le faisaient dans leur ancien royaume, causant ainsi sa perte – continuaient de soupirer après la vie éternelle et inaltérable. Les rois édifiaient des tombeaux plus somptueux que les maisons des vivants, et ils prêtaient plus de valeur aux noms de leur ancien lignage qu’à ceux de leurs propres fils. Des seigneurs sans enfants languissaient dans d’antiques salles, à méditer sur l’héraldique ; des hommes desséchés composaient, dans des chambres secrètes, de puissants élixirs, ou interrogeaient les étoiles dans de hautes tours grelottantes. Et le dernier roi de la lignée d’Anárion mourut sans héritier.

« Mais les intendants furent plus sages et plus fortunés. Plus sages, car ils sollicitèrent la force de nos gens, chez les solides habitants des côtes et les hardis montagnards des Ered Nimrais. Et ils conclurent une trêve avec les fières peuplades du Nord qui avaient coutume de nous assaillir, des hommes d’un courage farouche, mais qui n’étaient pas moins nos parents éloignés, contrairement aux sauvages Orientais ou aux cruels Haradrim.

« C’est ainsi qu’à l’époque de Cirion, Douzième Intendant (mon père étant le vingt et sixième), ils chevauchèrent à notre aide, et au grand Champ de la Celebrant, ils anéantirent les ennemis qui avaient envahi nos provinces septentrionales. Ce sont ces gens qu’on appelle les Rohirrim, les maîtres des chevaux ; et nous leur cédâmes alors les champs de Calenardhon, depuis appelés le Rohan, car cette province était longtemps restée fort peu peuplée. Et ils devinrent nos alliés, et depuis lors, ils nous ont toujours été fidèles et nous viennent en aide dans le besoin, et ils gardent nos frontières septentrionales et la Brèche du Rohan.

« De notre savoir et de nos mœurs, ils ont pris ce qui leur semblait bon, et leurs seigneurs parlent notre langue si besoin est ; toutefois, ils restent en grande partie attachés aux coutumes de leurs pères et à leurs souvenirs, et ils parlent entre eux leur langue nordique. Et nous les aimons : de grands hommes et de belles femmes, aussi valeureux les uns que les autres, et forts ; avec leurs cheveux d’or et leurs yeux éclatants, ils nous rappellent la jeunesse des Hommes, tels qu’ils étaient aux Jours Anciens. D’ailleurs, si l’on en croit nos maîtres en tradition, ils ont avec nous cette vieille affinité, au sens où ils sont issus des Trois Maisons des Hommes elles-mêmes à l’origine des Númenóréens ; non de Hador aux Cheveux d’Or, l’Ami des Elfes, peut-être, mais de ceux de ses semblables qui n’allèrent pas dans l’Ouest au-delà de la Mer, refusant d’entendre l’appel.

« Car c’est ainsi que notre tradition distingue les peuples : il y a les Hauts Hommes, ou les Hommes de l’Ouest, c’est-à-dire les Númenóréens ; les Peuples du Milieu, les Hommes du Crépuscule, tels les Rohirrim et leurs semblables qui vivent encore loin dans le Nord ; et enfin les Sauvages, les Hommes de l’Obscurité.

« Et pourtant, si les Rohirrim se sont rapprochés de nous à certains égards, dans le raffinement des arts et des manières, nous aussi sommes devenus plus semblables à eux, et ne pouvons guère plus revendiquer le titre de Hauts. Nous sommes devenus des Hommes du Milieu, du Crépuscule, même si nous avons d’autres souvenirs. Car à l’instar des Rohirrim, nous aimons aujourd’hui la guerre et la bravoure pour elles-mêmes, à la fois comme un divertissement et comme une fin en soi ; et si, encore de nos jours, nous considérons que les aptitudes et le savoir d’un guerrier ne devraient pas se limiter au métier des armes et de la tuerie, nous plaçons néanmoins le guerrier au-dessus des hommes d’autres professions. La nécessité de notre temps nous y contraint. Mon frère, Boromir, ne faisait pas exception : c’était un homme de prouesses, et pour cela, il était plus estimé que tout autre homme du Gondor. Et il était certes très valeureux : il y avait longtemps qu’aucun héritier de Minas Tirith n’avait été si dur à la tâche, si prompt à monter au front, ou si apte à sonner du Grand Cor. » Faramir soupira et marqua une pause.

« Vous dites pas grand-chose des Elfes, m’sieur, dans tous vos récits », dit Sam, trouvant soudain le courage. Il avait remarqué que Faramir semblait parler des Elfes avec révérence, et cette disposition, plus encore que sa manière courtoise, sa bonne chère et son vin, avait gagné le respect de Sam et atténué ses soupçons.

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