Faramir sourit. « Vous êtes un serviteur hardi, maître Samsaget. Mais n’en faites pas trop ; car l’éloge venant de ceux qui sont dignes d’éloges est la plus haute des récompenses. Pourtant, il n’y avait pas matière à louange. Je ne sentais pas la moindre attirance, pas le moindre désir qui m’eût poussé à agir autrement. »
« Eh bien, m’sieur, dit Sam, vous disiez que mon maître avait un air elfique ; et c’était juste et vrai. Mais je vais vous dire une chose : vous aussi, vous avez un air, m’sieur, et il me fait penser à… enfin, à Gandalf, aux magiciens. »
« Peut-être, dit Faramir. Peut-être discernez-vous, de très loin, l’air de Númenor. Bonne nuit ! »
6L’étang interdit
Frodo ouvrit les yeux et trouva Faramir penché sur lui. De vieilles craintes le saisirent pendant une seconde, et il se redressa avec un mouvement de recul.
« Il n’y a rien à craindre », dit Faramir.
« Est-ce déjà le matin ? » demanda Frodo avec un bâillement.
« Pas encore, mais la nuit tire à sa fin, et la pleine lune se couche. Viendrez-vous l’admirer ? Il est également une affaire au sujet de laquelle j’aimerais connaître votre avis. Je suis désolé de vous réveiller, mais viendrez-vous ? »
« J’arrive », dit Frodo, se levant, et frissonnant un peu en quittant la chaleur de la couverture et des fourrures. Il semblait faire froid dans la caverne sans feu. Le bruit de l’eau résonnait dans le calme nocturne. Il revêtit sa cape et suivit Faramir.
Sam, s’éveillant tout à coup par quelque instinct de vigilance, remarqua d’abord la couche vide de son maître, et il sauta à bas de son lit. Il vit alors deux formes sombres, Frodo et un homme, se détachant sur l’arche, laquelle était baignée d’une pâle lumière blanche. Il se hâta d’aller les rejoindre, passant bon nombre d’hommes dormant sur des matelas rangés le long du mur. À l’entrée de la grotte, il vit que le Rideau s’était mué en un éblouissant voile de soie, de perles et de fils argentins : des glaçons de lune en train de fondre. Mais il ne s’arrêta pas pour l’admirer. Se détournant, il suivit son maître à travers l’étroit passage dans la paroi de la caverne.
Ils empruntèrent alors un sombre corridor, puis montèrent une série de marches inondées menant à un petit palier uni, taillé dans la pierre et éclairé par le ciel pâle, lequel brillait au-dessus d’eux à travers un long puits. De là partaient deux volées de marches : l’une semblait continuer jusqu’à la haute berge du cours d’eau ; l’autre tournait vers la gauche. Ils suivirent cette dernière. Elle montait en spirale comme dans une tourelle.
Débouchant enfin des ténèbres rocheuses, ils scrutèrent les environs. Ils se tenaient sur une grande pierre plate sans balustrade ou parapet. Sur leur droite, à l’est, le torrent plongeait, arrosant de nombreuses terrasses, puis, se déversant sur un abrupt, il emplissait une rigole d’une grande force d’eau sombre, mouchetée d’écume, qui tourbillonnait et se ruait presque à leurs pieds, avant de se jeter du haut du précipice qui s’ouvrait sur leur gauche. Un homme se tenait là, près du bord, silencieux, le regard fixé vers le bas.
Frodo se retourna pour observer les minces rubans dessinés par l’eau plongeante et ondoyante. Puis il leva les yeux et regarda à l’horizon. Le monde était calme et froid, comme à l’approche de l’aube. La pleine lune sombrait loin dans l’Ouest, ronde et blanche. De pâles brumes miroitaient dans la vallée en contrebas, vaste océan de vapeur argentée sous lequel roulaient les fraîches eaux nocturnes de l’Anduin. Des ténèbres noires s’élevaient au-delà, et en leur sein, çà et là, froides, incisives et lointaines, blanches comme les dents de fantômes, étincelaient les cimes des Ered Nimrais, les Montagnes Blanches du royaume de Gondor, couronnées de neiges éternelles.
Frodo se tint un moment sur le haut rocher, et un frisson lui parcourut l’échine. Il se demandait si, quelque part dans la vastitude des terres environnées de nuit, ses vieux compagnons marchaient ou dormaient, ou encore gisaient morts dans un linceul de brume. Pourquoi avait-il été amené ici, tiré du tranquille confort d’un sommeil oublieux ?
Sam attendait une réponse à la même question, et il ne put s’empêcher de marmonner à l’oreille de son maître, et pour lui seul (du moins le croyait-il) : « C’est une bien belle vue, pas de doute, monsieur Frodo, mais elle glace le cœur, sans parler des os ! Qu’est-ce qui se passe ? »
Faramir l’entendit, et il lui répondit. « Un coucher de lune sur le Gondor. Le bel Ithil, en quittant la Terre du Milieu, jette un dernier regard sur les mèches blanches du vieux Mindolluin. Cela vaut bien quelques frissons. Mais ce n’est pas là ce que je vous amenais voir – encore que personne ne vous ait amené, Samsaget ; ce n’est que la rançon de votre vigilance. Une gorgée de vin vous remettra. Venez voir ! »