« Non, certes, maître Samsaget, dit Faramir, car je ne suis pas versé dans la tradition elfique. Mais vous soulevez là un autre aspect par lequel nous avons changé, depuis notre passage de Númenor jusqu’en Terre du Milieu. Car comme vous le savez peut-être, puisque vous avez marché avec Mithrandir et conversé avec Elrond, les Edain, les Pères des Númenóréens, s’étaient battus aux côtés des Elfes lors des premières guerres, et ils furent récompensés par l’octroi d’un royaume en pleine Mer, en vue de la Patrie des Elfes. Mais en Terre du Milieu, à l’époque des ténèbres, les Hommes et les Elfes furent aliénés par les artifices de l’Ennemi, et par la lente marche du temps qui continue d’entraîner les deux peuples sur leurs chemins divergents. De nos jours, les Hommes craignent les Elfes et doutent d’eux, sans pourtant bien les connaître. Et nous, au Gondor, devenons pareils aux autres Hommes, à ceux du Rohan ; car même eux, qui s’opposent au Seigneur Sombre, évitent tout rapport avec les Elfes et parlent du Bois Doré avec effroi.

« Mais il en est encore parmi nous qui recherchent la compagnie des Elfes autant que faire se peut, et il arrive que l’un des nôtres se rende secrètement en Lórien, souvent pour ne jamais revenir. Pas moi. Car j’estime qu’il est désormais périlleux pour un mortel d’aller délibérément à la rencontre du Peuple Aîné. Mais je vous envie de vous être entretenus avec la Dame Blanche. »

« La Dame de Lórien ! Galadriel ! s’écria Sam. Vous devriez la voir, oh oui, il faudrait, m’sieur. J’suis qu’un hobbit, je m’occupe du jardinage à la maison, m’sieur, si vous me comprenez ; et j’suis pas très doué pour la poésie – pas pour la composition : quelques vers comiques, peut-être, de temps en temps, vous savez, mais pas de la vraie poésie – alors je peux pas vous le dire comme je l’entends vraiment. Il faudrait le chanter. Il faudrait demander à l’Arpenteur, à Aragorn, c’est-à-dire, ou au vieux M. Bilbo. Mais que j’aimerais donc composer une chanson sur la Dame. Elle est si belle, m’sieur ! Ravissante ! Parfois comme un grand arbre en fleur, parfois comme une jeannette blanche, toute petite et délicate. Dure comme l’diamant, douce comme le clair de lune. Chaude comme le soleil, froide comme le givre des étoiles. Fière et distante comme une cime de neige, et aussi gaie que la plus joyeuse fille que j’aie vue au printemps avec des pâquerettes dans les cheveux. Mais tout ça c’est des sottises, et loin de ce que j’entends. »

« Dans ce cas, elle doit être vraiment ravissante, dit Faramir. Périlleusement belle.

« J’en sais trop rien, pour ce qui est de périlleux, dit Sam. À mon avis, il y en a qui vont dans la Lórien et qui apportent leur péril avec eux, et ils le trouvent là-bas parce qu’ils l’ont apporté. Mais on pourrait dire qu’elle est périlleuse, parce qu’elle est si forte en elle-même. On peut se fracasser sur elle, comme un navire sur un rocher ; ou se néyer dedans, comme un hobbit dans une rivière. Mais ni le rocher ni la rivière sont à blâmer. Sauf que Boro… » Il s’arrêta et rougit jusqu’aux oreilles.

« Oui ? Sauf que Boromir, disiez-vous ? s’enquit Faramir. Qu’alliez-vous dire ? Il portait son péril avec lui ? »

« Oui, m’sieur, vous m’excuserez, aussi brave qu’était votre frère, si je peux me permettre. Mais vous l’avez vu venir depuis le début. Parce que moi, du moment où on a quitté Fendeval, j’ai observé Boromir et je l’ai écouté – histoire de veiller sur mon maître, vous comprendrez, sans vouloir nuire à votre frère d’aucune façon – et je suis d’avis qu’une fois en Lórien, il a fini par comprendre ce que j’avais déjà deviné : ce qu’il voulait. Du moment qu’il l’a vu pour la première fois, il a voulu avoir l’Anneau de l’Ennemi ! »

« Sam ! » s’écria Frodo, atterré. Il s’était un moment absorbé dans ses propres réflexions ; et il en ressortait brusquement, mais trop tard.

« Sapristi ! fit Sam, blêmissant, puis virant à l’écarlate. V’là que je recommence ! Chaque fois que t’ouvres ton grand clapet, tu te fourres les pieds dedans, qu’il me disait l’Ancêtre, et il avait pas tort. Misère, oh misère !

« Alors là un instant, m’sieur ! dit-il à Faramir, et il se tourna pour lui faire face, rassemblant tout son courage. Allez pas profiter de mon maître parce que son serviteur est pas mieux qu’un idiot. Vous nous bercez de belles paroles depuis tout à l’heure, vous m’avez fait baisser ma garde, à parler d’Elfes et tout ça. Mais beau est qui bien fait, comme on dit. C’est l’occasion de montrer votre qualité. »

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