« Certains commenceraient à se demander si votre mission est racontable, dit le vieillard. Heureusement, j’en sais déjà une partie. Vous suivez la piste de deux jeunes hobbits, je crois. Oui, des hobbits. Ce n’est pas la peine de me regarder comme si ce curieux nom vous était inconnu. Vous le connaissez, et moi aussi. Bref, ils ont grimpé ici avant-hier ; et ils ont fait une rencontre inopinée. Vous êtes rassurés ? Maintenant, je suppose que vous voulez savoir où ils ont été emmenés ? Eh bien, peut-être puis-je vous renseigner là-dessus. Mais pourquoi restons-nous plantés ici ? Votre mission, vous le voyez, n’est plus aussi urgente que vous le pensiez. Asseyons-nous, nous serons plus à l’aise. »
Le vieillard tourna les talons et se dirigea vers un tas de pierres et de roches éboulées, au pied de l’escarpement situé derrière la corniche. Instantanément, comme si un charme avait été levé, les autres remuèrent et se relâchèrent. La main de Gimli se posa aussitôt sur le manche de sa hache. Aragorn tira son épée. Legolas ramassa son arc.
Le vieillard ne leur fit pas attention ; il se courba et s’assit sur une pierre basse et plate. Les pans de sa cape grise s’entrouvrirent alors, et ils virent, sans aucun doute possible, qu’en dessous il était vêtu tout de blanc.
« Saruman ! s’exclama Gimli, et il s’élança vers lui la hache à la main. Parle ! Dis-nous où tu as caché nos amis ! Qu’est-ce que tu en as fait ? Parle, ou je ferai une entaille dans ton chapeau que même un magicien aura du mal à recoudre ! »
Le vieillard fut trop rapide pour lui. Il se releva vivement et bondit au sommet d’un gros rocher. Il s’y dressa de toute sa hauteur, soudain grandi, les dominant de haut. Son capuchon et ses loques grises volèrent en arrière. Ses vêtements blancs resplendirent. Il éleva son bâton, et la hache de Gimli lui glissa des doigts et retomba au sol avec un tintement sonore. L’épée d’Aragorn, dressée dans sa main inerte, s’embrasa d’un feu soudain. Legolas poussa un grand cri et tira une flèche haut dans les airs : elle disparut en un éclair de flamme.
« Mithrandir ! s’écria-t-il. Mithrandir ! »
« Heureuse rencontre, je vous assure, Legolas ! » dit le vieillard.
Tous les regards étaient fixés sur lui. Ses cheveux étaient blancs comme neige au soleil, et sa robe d’un blanc étincelant ; ses yeux, sous des sourcils saillants, brillaient d’un vif éclat, aussi pénétrants qu’un rayon de soleil ; le pouvoir était dans sa main. Entre l’émerveillement, la joie et la crainte, ils restèrent saisis et ne trouvèrent rien à dire.
Aragorn se secoua en premier. « Gandalf ! dit-il. Au-delà de toute espérance, vous nous revenez à l’heure de la nécessité ! Quel voile était donc sur ma vue ? Gandalf ! » Gimli ne dit rien mais tomba à genoux, se masquant les yeux avec la main.
« Gandalf, répéta le vieillard, comme pour tirer du fond de sa mémoire un mot depuis longtemps passé d’usage. Oui, c’était mon nom. J’étais Gandalf. »
Il descendit du rocher, puis, ramassant sa cape grise, il la revêtit ; et l’on eût dit que le soleil avait brillé un instant et s’était de nouveau enveloppé de nuages. « Oui, vous pouvez continuer à m’appeler Gandalf, dit-il, et la voix était celle de leur vieil ami et conseiller. Levez-vous, mon bon Gimli ! Vous êtes exempt de blâme et moi de blessure. En vérité, mes amis, aucun de vous n’a d’arme qui puisse me porter atteinte. Réjouissez-vous ! Nous nous retrouvons. À l’heure où le vent tourne. La terrible tempête approche, mais le vent a tourné. »
Il posa sa main sur la tête de Gimli, et le Nain leva les yeux et rit tout à coup. « Gandalf ! dit-il. Mais vous êtes tout en blanc ! »
« Oui, je suis blanc, maintenant, dit Gandalf. En fait, on pourrait presque dire que je
« Que désirez-vous savoir ? demanda Aragorn. Il serait long de raconter tout ce qui s’est passé depuis que nous nous sommes séparés sur le pont. Ne serait-il pas mieux de nous donner des nouvelles des hobbits, pour commencer ? Les avez-vous trouvés, et sont-ils en sécurité ? »
« Non, je ne les ai pas trouvés, dit Gandalf. Les vallées des Emyn Muil étaient voilées d’obscurité, et je n’ai pas eu vent de leur captivité avant que l’aigle m’en informe. »
« L’aigle ! dit Legolas. J’ai vu un aigle haut dans le lointain : la dernière fois, c’était il y a quatre jours, au-dessus des Emyn Muil. »