« Le Messager Ailé ! s’écria Legolas. J’ai tiré sur lui avec l’arc de Galadriel au-dessus du Sarn Gebir, et je l’ai fait déchoir du ciel. Il nous a tous remplis d’effroi. Quelle est cette chose, cette nouvelle terreur ? »
« Une chose qu’on ne peut tuer avec des flèches, dit Gandalf. Vous n’avez fait qu’abattre sa monture. C’était un bel exploit ; mais le Cavalier n’aura pas tardé à en recevoir une autre. Car c’était un Nazgûl, l’un des Neuf, qui vont maintenant sur des coursiers ailés. Bientôt, l’ombre de leur terreur gagnera les dernières armées de nos amis, et le jour sera obscurci. Mais ils n’ont pas encore la permission de franchir le Fleuve, et Saruman ne sait rien de cette nouvelle forme dont les Spectres de l’Anneau sont revêtus. Sa pensée reste fixée sur l’Anneau. Était-il sur les lieux de la bataille ? A-t-il été trouvé ? Et si Théoden, Seigneur de la Marche, venait à l’obtenir et à en connaître le pouvoir ? Tel est le danger qu’il perçoit, et il est rentré en hâte à Isengard afin de doubler, voire tripler, les forces qu’il opposera au Rohan. Et pendant tout ce temps, un autre danger le guette, juste à côté, mais il ne le voit pas, tout absorbé par ses ardentes pensées. Il a oublié Barbebois. »
« Vous vous parlez encore à vous-même, dit Aragorn avec le sourire. J’ignore qui est Barbebois. Et si j’ai deviné une partie de la double trahison de Saruman, je ne vois pas à quoi aura servi la venue des deux hobbits à Fangorn, sinon à nous lancer inutilement dans une longue et vaine poursuite. »
« Attendez une minute ! s’écria Gimli. Il y a autre chose que j’aimerais d’abord savoir. Était-ce vous, Gandalf, ou Saruman que nous avons vu hier soir ? »
« Ce n’est certainement pas moi que vous avez vu, répondit Gandalf, aussi dois-je en conclure que c’était Saruman. À l’évidence, la ressemblance entre nous est frappante, et votre envie de faire un trou irréparable dans mon chapeau doit être excusée. »
« Bon, bon ! dit Gimli. Je suis content de savoir que ce n’était pas vous. » Gandalf rit de nouveau. « Oui, mon bon Nain, dit-il, il est rassurant de ne pas se méprendre en tout point. Moi-même, je ne le sais que trop bien ! Mais naturellement, je ne vous ai jamais reproché l’accueil que vous m’avez fait. Comment le pourrais-je, moi qui ai si souvent conseillé à mes amis de se méfier même de leurs propres mains, quand ils ont affaire à l’Ennemi ? Soyez béni, Gimli, fils de Glóin ! Il se peut que vous nous voyiez un jour ensemble, ainsi vous pourrez nous départager ! »
« Mais les hobbits ? le coupa Legolas. Nous sommes venus de loin pour les chercher, et vous semblez savoir où ils se trouvent. Où sont-ils, à présent ? »
« Avec Barbebois et les Ents », dit Gandalf.
« Les Ents ! s’exclama Aragorn. Il y a donc une part de vérité dans les légendes anciennes sur les habitants des forêts profondes et des géants bergers des arbres ? Y a-t-il encore des Ents en ce monde ? Je croyais qu’ils n’étaient qu’un souvenir des temps anciens, si vraiment ils furent jamais autre chose qu’une légende du Rohan. »
« Une légende du Rohan ! s’écria Legolas. Non : il n’est pas un Elfe de la Contrée Sauvage qui n’ait chanté les chants qui parlent des vieux Onodrim et de leur longue affliction. Pourtant, même parmi nous, ces êtres ne sont plus qu’un souvenir. Si je devais en voir un arpenter la terre, encore de nos jours, alors j’aurais vraiment l’impression d’être jeune à nouveau ! Mais, Barbebois : c’est là simplement une traduction de Fangorn dans le parler commun ; pourtant, vous semblez parler de quelqu’un. Qui est ce Barbebois ? »
« Ah ! voilà qui est beaucoup demander, dit Gandalf. Le peu que je connaisse de cette longue et lente histoire ferait un récit pour lequel nous n’avons pas le temps. Barbebois est Fangorn, le gardien de la forêt ; c’est le plus vieux des Ents, l’être le plus âgé qui marche encore sous le Soleil en cette Terre du Milieu. J’espère vraiment que vous pourrez un jour le rencontrer, Legolas. Merry et Pippin ont été fortunés : ils l’ont rencontré ici même où nous sommes assis. Car il est venu il y a deux jours et les a portés jusqu’à sa demeure, loin d’ici, auprès des racines des montagnes. Il vient souvent sur cette corniche, surtout quand il a l’esprit troublé, et que les rumeurs du monde extérieur l’inquiètent. Je l’ai vu il y a quatre jours se promenant parmi les arbres, et je crois qu’il m’a vu, car il s’est arrêté ; mais je n’ai rien dit, car mes pensées me pesaient, et j’étais très fatigué après avoir lutté contre l’Œil du Mordor ; et il n’a pas parlé non plus, ni appelé mon nom. »
« Peut-être a-t-il cru aussi que vous étiez Saruman, dit Gimli. Mais vous parlez de lui comme s’il était votre ami. Je croyais que Fangorn était dangereux. »