Loin au sud, sur la Ferté-au-Cor, les hommes entendirent un grand bruit en pleine nuit, comme un vent dans la vallée, et la terre trembla ; tous furent saisis de frayeur, et nul n’osa s’aventurer au-dehors. Mais au matin, ils sortirent et s’étonnèrent ; car les cadavres des Orques avaient disparu, de même que les arbres. Au bas de la vallée de la Gorge, l’herbe écrasée et piétinée avait un aspect terreux, comme si de géants bergers y avaient fait paître de grands troupeaux de bétail ; mais à un mille sous le Fossé, un immense trou avait été creusé dans le sol, et des pierres entassées sur le dessus. Les hommes conclurent que les Orques qu’ils avaient tués y avaient été inhumés ; mais nul ne put dire si les autres, qui s’étaient réfugiés dans le bois, se trouvaient avec eux, car personne ne mit jamais le pied sur cette butte. Le Mont de la Mort, l’a-t-on nommé par la suite ; et pas la moindre touffe d’herbe ne vint jamais à y pousser. Mais les étranges arbres ne furent jamais revus dans la Combe de la Gorge : à la faveur de la nuit, ils avaient regagné les lointaines vallées obscures de Fangorn. Ainsi, ils furent vengés des Orques.
Le roi et son escorte ne dormirent plus cette nuit-là ; mais ils ne virent et n’entendirent rien d’autre d’aussi singulier, hormis ceci : la voix de la rivière s’éveilla soudainement à côté d’eux. Un flot torrentiel déferla avec bruit sur les pierres ; et sitôt après qu’il fut passé, l’Isen coulait et bouillonnait de nouveau dans son lit comme elle l’avait toujours fait.
À l’aube, ils s’apprêtèrent à repartir. Le jour vint, gris et pâle, sans laisser voir le lever du soleil. Un épais brouillard planait au-dessus d’eux, et une vapeur enveloppait les terres environnantes. Ils chevauchèrent alors d’un pas lent, sur la grand-route même. Elle était large et dure, et bien entretenue. Sur leur gauche, le long bras des montagnes se dessinait vaguement à travers les brumes. Ils avaient pénétré dans Nan Curunír, le Val du Magicien. C’était une grande vallée abritée, dont la seule issue débouchait sur le sud. Elle avait autrefois été verdoyante et belle, et l’Isen la traversait, déjà profonde et forte avant même d’atteindre les plaines ; car elle était alimentée par bien des sources et des ruisseaux issus des collines pluvieuses, et tout alentour s’étendait jadis une terre féconde et souriante.
Elle était à présent bien différente. Quelques arpents sous les murailles d’Isengard étaient encore labourés par les esclaves de Saruman ; mais la plus grande partie de la vallée était devenue une jungle d’épines et de mauvaises herbes. Des ronces traînaient au sol ou escaladaient les buissons et les talus, formant des gîtes broussailleux où nichaient de petits animaux. Aucun arbre ne poussait là ; mais parmi les herbes touffues se voyaient encore les souches calcinées et tailladées d’anciens bosquets. C’était un triste pays, désormais silencieux, n’était la rumeur pierreuse de vifs cours d’eau. Fumées et vapeurs s’amoncelaient en de menaçants nuages et flottaient dans les creux. Les cavaliers ne disaient mot. Nombre d’entre eux doutaient dans leur cœur, se demandant vers quelle fin lugubre leur voyage les conduirait.
Au bout de quelques milles, la grand-route devint une large rue, pavée de grandes pierres plates, équarries et disposées avec art : aucun brin d’herbe ne paraissait dans les interstices. Un filet d’eau s’écoulait dans de profonds caniveaux longeant chaque côté de la voie. Soudain, une haute colonne se profila devant eux. Elle était noire, et surmontée d’une grosse pierre sculptée et peinte à la ressemblance d’une longue Main Blanche. Son doigt pointait vers le nord. Devinant que les portes d’Isengard ne devaient plus être loin, leur cœur se serra ; mais leur regard ne pouvait pénétrer les brumes qui planaient devant eux.
Sous le bras de la montagne, au cœur du Val du Magicien se dressait de temps immémoriaux cette antique place forte que les Hommes appelaient Isengard. Créée en partie lors du façonnement des montagnes, elle avait bénéficié des œuvres colossales que les Hommes de l’Occidentale y avaient entreprises au temps jadis ; mais Saruman y avait longtemps vécu, et il n’était pas resté oisif.