« Et vos compagnons, eux ? Et moi, et Legolas ? s’écria Gimli, incapable de se contenir plus longtemps. Misérables déserteurs, coquins aux pieds laineux et à la tête crépue ! Vous nous avez menés dans une belle chasse ! Deux cents lieues par les marais et les forêts, les batailles et la mort, tout ça pour vous délivrer ! Et voilà qu’on vous trouve ici à ripailler et à paresser… et à fumer ! Fumer ! Où avez-vous pris cette herbe, espèces de scélérats ? Pic et pioche ! La rage et la joie me tiraillent à tel point que, si je n’éclate pas, ce sera un prodige ! »
« Tu parles pour moi, Gimli, dit Legolas en riant. Quoique j’aimerais plutôt savoir où ils ont pris le vin. »
« Il n’y a qu’une chose que vous n’ayez pas trouvé dans votre chasse, et c’est un surplus d’intelligence, dit Pippin en ouvrant un œil. Ainsi vous nous trouvez assis, victorieux, sur un champ de bataille, parmi tout un butin d’armées, et vous vous demandez où nous avons déniché quelques commodités bien méritées ! »
« Bien méritées ? fit Gimli. Vous ne me ferez pas croire une telle chose ! »
Les Cavaliers se mirent à rire. « Il est évident que nous assistons à des retrouvailles d’amis très chers, dit Théoden. Voici donc vos compagnons perdus, Gandalf ? Ces jours sont voués à l’émerveillement. J’ai déjà vu plusieurs prodiges depuis que j’ai quitté ma maison ; et voici que j’ai maintenant sous les yeux un autre peuple de légende. Ces gens ne sont-ils pas des Demi-Hommes, que certains d’entre nous appellent Holbytlan ? »
« Hobbits, s’il vous plaît, monseigneur », dit Pippin.
« Hobbits ? dit Théoden. Votre langue a pris une étrange tournure ; mais le nom ne paraît pas inapproprié. Des Hobbits ! Aucun récit de ma connaissance ne rend vraiment compte de la réalité. »
Merry s’inclina ; et Pippin se leva et salua profondément. « Vous parlez courtoisement, sire ; du moins, j’espère pouvoir le prendre de cette manière, dit-il. Et voici un autre prodige ! Car j’ai visité bien des pays depuis que j’ai quitté le mien, et je n’avais encore jamais rencontré quelqu’un qui connaisse des histoires de hobbits. »
« Mon peuple est descendu du Nord il y a longtemps, dit Théoden. Mais je ne vais pas vous tromper : nous ne connaissons aucune histoire qui concerne les hobbits. Tout ce que l’on en dit chez nous, c’est que très loin, par-delà bien des collines et des rivières, vit un peuple de demi-hommes habitant des trous creusés dans des dunes de sable. Mais il n’est aucune légende qui relate leurs faits et gestes, car on dit qu’ils ne font pas grand-chose, et qu’ils se cachent à la vue des hommes, étant capables de disparaître en un clin d’œil ; et ils peuvent contrefaire leur voix pour imiter le sifflement des oiseaux. Mais il semble que l’on pourrait en dire plus long. »
« Beaucoup plus long, sire », dit Merry.
« Pour commencer, reprit Théoden, je n’avais pas entendu dire qu’ils crachaient de la fumée de leur bouche. »
« Cela n’a rien d’étonnant, répondit Merry ; car c’est un art que nous pratiquons depuis quelques générations seulement. C’est Tobold Sonnecornet, de Fondreaulong, dans le Quartier Sud, qui fut le premier à cultiver la véritable herbe à pipe dans ses jardins, vers l’an 1070 de notre comput. Comment le Vieux Toby a découvert cette plante… »
« Vous ne savez pas le danger qui vous guette, Théoden, intervint Gandalf. Ces hobbits resteront assis au bord d’un champ de ruines à discuter des plaisirs de la table, ou des menus exploits de leurs pères, grands-pères, arrière-grands-pères, et cousins éloignés au neuvième degré, si vous les encouragez par excès de patience. Il y aura sans doute un meilleur moment pour nous entretenir de l’histoire de l’herbe à pipe. Où est Barbebois, Merry ? »
« Au nord, complètement de l’autre côté, je pense. Il est parti s’abreuver – d’eau pure, vous comprendrez. La plupart des autres Ents sont avec lui, encore au travail – là-bas. » D’un signe de la main, Merry leur désigna le lac fumant ; et tandis qu’ils regardaient dans cette direction, ils entendirent un grondement et un raclement lointains, comme un bruit d’avalanche venant de la montagne. Un
« Orthanc n’est-elle donc pas gardée ? » demanda Gandalf.
« Eh bien, il y a l’eau, dit Merry. Mais Primebranche et quelques autres la surveillent. Tous les piliers et les poutres que l’on voit sur la plaine n’ont pas été plantés par Saruman. Primebranche, je crois, se tient près du rocher, au pied de l’escalier. »
« Oui, il y a là un grand Ent gris, dit Legolas, mais ses bras sont contre ses hanches, et il se tient aussi raide qu’un arbre de portail. »
« Il est midi passé, dit Gandalf, et pour notre part, nous n’avons rien mangé depuis le petit jour. Mais je souhaite voir Barbebois aussitôt que possible. N’a-t-il laissé aucun message à mon intention – à moins que le vin et la bonne chère ne l’aient chassé de votre esprit ? »