Or Gandalf s’avança vers la grande colonne à la Main, et il la passa ; et comme il la passait, les Cavaliers s’étonnèrent de voir qu’elle ne semblait plus blanche. Elle était souillée comme de sang séché ; et en y regardant de plus près, ils constatèrent que ses ongles étaient rouges. Gandalf, sans y prêter attention, poursuivit sa route à travers la brume, et ils le suivirent à contrecœur. Tout autour d’eux à présent, comme par une soudaine crue des eaux, de grandes mares s’étendaient en bordure du chemin, remplissant les creux ; et de petits ruisseaux dégoulinaient parmi les pierres.
Gandalf s’arrêta enfin et leur fit signe d’approcher ; et le rejoignant, ils virent que devant lui, les brumes s’étaient écartées, laissant voir un pâle ensoleillement. L’heure de midi était passée. Ils étaient aux portes d’Isengard.
Mais les portes, tordues et jetées bas, gisaient à terre. Et alentour, la pierre fendue, dispersée en milliers de fragments déchiquetés, jonchait partout le sol ou formait des amas de décombres. La grande arche se dressait encore, mais elle s’ouvrait désormais sur un trou à ciel ouvert : le tunnel était mis à nu, et dans les murs qui s’élevaient comme des falaises de part et d’autre, une force destructrice avait ouvert de grandes brèches et de larges crevasses ; leurs tours étaient réduites en poussière. La Grande Mer, eût-elle lâché tout son courroux sur les collines dans un vent de tempête, n’aurait pu causer plus grande dévastation.
L’anneau, au-delà des portes, était rempli d’une eau fumante : un chaudron bouillonnant où flottaient et tanguaient les débris de poutres et de mâts, de coffres et de tonneaux, de mobilier brisé. Des piliers tordus ou penchés dressaient leurs fûts éclatés au-dessus de l’inondation, mais tous les chemins étaient submergés. Loin à l’horizon, eût-on dit, se dressait l’îlot rocheux, à demi voilé de nuages enveloppants. Restée intacte au milieu de la tempête, sombre et haute, la tour d’Orthanc était encore debout. Des eaux pâles clapotaient à ses pieds.
Le roi et toute son escorte restaient silencieux sur leurs montures, étonnés de voir que la puissance de Saruman était déchue ; mais ils n’auraient su dire comment cela s’était produit. À présent, leurs regards se tournèrent vers l’arche et les portes en ruine. Ils virent là, non loin d’eux, un grand amas de décombres ; et soudain ils s’aperçurent que deux petites formes y étaient étendues à leur aise, vêtues de gris, quasi invisibles parmi les pierres. Des plats, des bols et des bouteilles étaient posés à côté d’elles, comme si elles venaient de prendre un bon repas et faisaient alors trêve à leur labeur. L’une semblait assoupie ; l’autre, jambes croisées et bras derrière la tête, était adossée à une pierre brisée, et elle projetait de sa bouche de longs rubans et de petits ronds d’une mince fumée bleue.
Pendant un moment, Théoden, Éomer et ses hommes les dévisagèrent avec grand étonnement. Parmi toutes les ruines d’Isengard, ce spectacle était pour eux le plus étrange. Mais avant que le roi eût pu ouvrir la bouche, la petite forme avaleuse de fumée s’avisa soudain de leur présence, tandis qu’ils se tenaient là, silencieux, devant la nappe de brume. Elle sauta sur pied ; et ils virent que c’était un jeune homme, ou qui semblait tel, car ce n’était guère qu’une moitié d’homme à en juger par sa stature ; sa tête brune et frisée était découverte, mais il était vêtu d’une cape qui, bien que salie par le voyage, était de même couleur et de même forme que celles que portaient les compagnons de Gandalf à leur arrivée à Edoras. Il s’inclina bien bas, la main sur la poitrine. Puis, sans paraître remarquer le magicien et ses amis, il se tourna vers Éomer et le roi.
« Bienvenue, messires, à Isengard ! dit-il. Nous sommes les gardiens des portes. Meriadoc, fils de Saradoc, est mon nom ; et mon compagnon qui, hélas ! est accablé de fatigue – ce disant, il secoua discrètement son voisin d’un coup de pied – est Peregrin, fils de Paladin, de la Maison de Touc. Nous venons d’un pays loin dans le Nord. Le seigneur Saruman est chez lui ; mais pour l’heure, il est enfermé avec un dénommé Langue de Serpent ; sans quoi il n’aurait sans doute pas manqué d’accueillir de si honorables hôtes. »
« Sans doute pas ! dit Gandalf avec un rire. Et est-ce Saruman qui vous a ordonné de garder ce qui reste de ses portes, et de guetter l’arrivée de visiteurs éventuels, quand vous pourriez distraire votre attention du manger et du boire ? »
« Non, cher monsieur, la chose lui a échappé, répondit Merry avec gravité. Il a été très pris ces derniers jours. Nos ordres nous viennent de Barbebois, qui se charge d’administrer Isengard à sa place. Il m’a demandé d’accueillir le Seigneur du Rohan avec des mots appropriés. J’ai fait de mon mieux. »