« Et pas la peine de faire le délicat devant cette provende, maître Gimli, dit Merry. Ce n’est pas de la mangeaille d’orque, mais de la nourriture d’homme, comme dit Barbebois. Prendrez-vous du vin ou de la bière ? Il y a un tonneau là-derrière – pas piqué des vers. Et voici du porc salé de première qualité. Ou je peux vous couper des tranches de bacon et vous les faire griller, si vous voulez. Je regrette, il n’y a pas de légumes verts : les livraisons ont été plutôt rares ces derniers jours ! Pour la suite, je n’ai rien d’autre à vous offrir que du beurre et du miel pour votre pain. Êtes-vous satisfaits ? »
« Certes oui, dit Gimli. La dette est réduite de beaucoup. »
Tous trois furent bientôt absorbés par leur repas ; et les hobbits, sans honte aucune, s’attablèrent une deuxième fois. « Il faut bien tenir compagnie aux hôtes », dirent-ils.
« Vous êtes plein de prévenances, ce matin, dit Legolas en riant. Mais si nous n’étions pas arrivés, peut-être seriez-vous encore en train de vous tenir compagnie l’un l’autre. »
« C’est bien possible ; et pourquoi pas ? dit Pippin. La nourriture des Orques était exécrable, et nous faisions maigre chère depuis plusieurs jours déjà. Cela faisait un bout que nous n’avions pas mangé à notre faim, je trouve. »
« Vous ne semblez pas vous en porter plus mal, dit Aragorn. En fait, vous avez l’air en pleine santé. »
« Absolument, j’allais le dire, opina Gimli, les examinant par-dessus le rebord de sa tasse. Ma foi, vos cheveux sont deux fois plus épais et frisés qu’au jour de notre séparation ; et je jurerais que vous avez un peu grandi, si la chose est possible pour des hobbits de votre âge. Ce Barbebois ne vous a pas affamés, en tout cas. »
« Non, dit Merry. Mais les Ents ne font que boire, et le boire n’apaise pas la faim. Les breuvages de Barbebois sont peut-être nourrissants, mais on sent le besoin de quelque chose de solide. Et même le
« Vous avez bu de l’eau des Ents, donc ? dit Legolas. Ah mais, dans ce cas, je crois bien que les yeux de Gimli ne l’abusent pas. On chante d’étranges choses au sujet des breuvages de Fangorn. »
« On raconte bien des histoires étranges au sujet de ce pays, dit Aragorn. Je n’y suis jamais entré. Allons, dites-m’en davantage, et parlez-moi des Ents ! »
« Des Ents ? dit Pippin. Les Ents sont… eh bien, tous les Ents sont différents, pour commencer. Mais leurs yeux, par exemple, leurs yeux sont très curieux. » Il hasarda quelques mots tâtonnants mais fut bientôt réduit au silence. « Oh ! et puis, reprit-il, vous en avez déjà vu quelques-uns de loin – du moins, eux vous ont vus, et ils ont signalé votre arrivée – et vous en verrez bien d’autres, j’imagine, avant de repartir d’ici. Il faut vous faire votre propre idée. »
« Allons, allons ! dit Gimli. Nous commençons l’histoire en plein milieu. Je préférerais un récit ordonné, depuis cette journée étrange où notre fraternité a éclaté. »
« Vous l’aurez, s’il y a le temps, dit Merry. Mais d’abord – en supposant que vous ayez fini de manger –, vous allez bourrer vos pipes et les allumer. Alors, l’espace de quelques minutes, on pourra faire comme si on était de nouveau en sécurité à Brie, ou à Fendeval. »
Il leur présenta un petit sac de cuir rempli de tabac. « Nous en avons des tas, dit-il ; et vous pourrez tous en prendre autant que vous en voudrez, quand nous partirons. Nous avons procédé à une opération de sauvetage, ce matin, Pippin et moi. On voit bien des objets flotter un peu partout. Pippin est tombé sur deux petits barils, que les flots ont dû faire remonter du fond d’une cave ou d’un entrepôt. En les ouvrant, on s’est rendu compte qu’ils étaient remplis de cette chose : une herbe à pipe aussi exquise qu’on pourrait le souhaiter – très bien conservée, qui plus est. »
Gimli prit un peu d’herbe, la frotta dans ses mains et la huma. « Elle semble bonne, au toucher et à l’odeur », dit-il.
« Elle est bonne, oui ! dit Merry. Mon cher Gimli, c’est de la Feuille de Fondreaulong ! Les barils portaient la marque de fabrique des Sonnecornet, claire comme le jour. Je n’arrive pas à voir comment ils ont pu arriver ici. Sans doute étaient-ils destinés à l’usage de Saruman. Je ne savais pas que notre herbe était expédiée aussi loin. Mais elle tombe bien, en tout cas ! »
« Elle tomberait bien si j’avais une pipe où la mettre, dit Gimli. Hélas, j’ai perdu la mienne en Moria, ou avant. N’y a-t-il aucune pipe dans tout votre butin ? »
« Je crains bien que non, dit Merry. Nous n’en avons trouvé aucune, pas même ici au corps de garde. Saruman gardait ce luxe pour lui-même, semble-t-il. Et je crois qu’il serait inutile de cogner aux portes d’Orthanc pour lui quémander une pipe ! Nous devrons partager les nôtres, comme il se doit entre bons amis. »