– Pas plus que les miens ne sont les tiens.
– Incontestablement.»
Il se tort les doigts autant que les méninges: il aimerait tant qu'elle comprenne!
«Je les mettrai ailleurs, conclut Jeanne avec générosité… Dans un coin discret.
– Merci», dit-il.
Il pense qu'ils pourront tout partager, sauf les enfants. S'ils vivaient tous ensemble, elle, lui et la bande des Quatre réunie, il y aurait
Ils ont chacun leurs marottes. Elle, c'est le linge et les serviettes, que les enfants fassent leur lit, qu'ils ne dispersent pas leurs sweats et leurs tee-shirts dans toute la maison. Lui, c'est la télé: il la veut la plus silencieuse possible, surtout aux heures des repas. Les lumières: on les éteint. Les clés: on les emporte pour ne pas sonner sans cesse. L'heure du coucher: pas après neuf heures trente.
Mais comment faire lorsqu'on manque d'autorité, que les enfants à qui on s'adresse résistent, que la mère veille en amont, le père en aval, la grand-mère en face, et les sœurs derrière?
On prend des gants. On demande d'abord gentiment. Puis un peu plus fermement. On invente une punition douce: la mise à l'amende, par exemple. Une pièce par lampe oubliée. L'argent n'ira pas dans la poche des parents, mais dans la sébile des SDF. Générosité commune. La bourse est placée sur l'étagère haute de la bibliothèque; quand on pourra remplacer les pièces par un billet, les enfants eux-mêmes iront l'offrir à un sans-logis.
Sauf qu'ils se considèrent comme des SDF, puisqu'ils se servent eux-mêmes, vidant la caisse alors qu'elle n'est pas remplie.
Avant l'échec, naît une problématique généraIe: Tom et Victor doivent-ils être logés à la même enseigne que les deux autres?
«Bien entendu! assène Jeanne.
– Probablement, dit-il.
– Tu pars à l'ouest! s'écrie Victor. Nous, quand on vient, on est invités!
– On ne va pas se taper tout le boulot!» proteste Tom.
Héloïse boude. Paul joue à la Gameboy. Jeanne observe Pap', attendant une réaction qui ne vient pas. Il pense, d'un côté, que la loi commune devrait s'appliquer à tous, mais que, de l'autre, Tom et Victor peuvent légitimement prétendre avoir droit à certains égards quand ils sont là. D'autant que lorsqu'ils venaient avant l'emménagement des autres, ils étaient à la fête. Pourquoi en serait-il désormais autrement? Et comment éviter que Paul et Héloïse ne ressentent pas une différence de traitement comme une injustice? Bref, il se promet d'inventer au plus vite une géométrie dans l'espace aussi pointue que possible. Oubliant que les maths n'ont jamais été son fort.
«Va te coucher, dit Jeanne à Héloïse.
– Et Victor?
– Victor, il est plus grand, répond Victor.
– C'est ce qu'il dit! objecte Héloïse.
– Va te coucher! répète Jeanne avec plus de
force.
– Quand Victor ira.»
Tous regardent le père.
«Peut-être pourriez-vous rester un peu plus tard tous les deux, propose-t-il.
– Non, rétorque Jeanne. Héloïse a cours à neuf heures.
– Et moi à neuf heures trente! s'écrie Victor. Donc, j'ai au moins un quart d'heure de rab.
– Ton bahut est plus loin.
– T'as pas le level… Il n'y a que les psychopathes qui dorment à l'heure des poules! Chez maman, je me couche plus tard.
– Mais tu n'es pas chez ta mère, objecte Héloïse.
– Eh bien désormais, le mardi soir, je ne viendrai plus.
– Reste un peu», conclut le père précipitamment.
Héloïse et Jeanne lui jettent un regard d'enfer.
«Pourquoi Victor a la plus belle chambre? questionne Héloïse.
– Parce que c'était celle de mon père.
– Tu n'y es jamais!
– Oui, mais c'était celle de mon père.
– Et pourquoi je ne pourrais pas l'avoir moi?
– Parce que je suis le fils de mon père!»
Lequel pense qu'Héloïse a raison, que lui même s'est torturé les méninges avant le déménagement parce qu'il comptait lui donner cette chambre et ne savait comment annoncer la nouvelle à ses garçons. C'est Jeanne qui a proposé que sa fille prenne l'autre, plus petite, sans salle de bains, et Victor, celle de son père.
«Je n'ai pas plus grand à vous offrir, conclut il, navré.
– A offrir à qui? interroge Jeanne.
– A tout le monde.
– Je croyais que c'était notre maison, remarque Victor avec perfidie.
– Non! s'écrie-t-il avec violence. Ici, c'est la maison de tous!
– Parfois, on se le demande, poursuit Jeanne.
– Il n'y a qu'à voir les chambres, insiste Héloïse.
– Tu psychotes trop!» clame Victor.
C'est la première fois que Jeanne et ses enfants se regroupent pour contester les trois autres. Pap' se sent coupable. Il a certainement commis un impair pour que les questions de propriété surgissent ainsi:
«Je veux une mezouzah à la porte de ma chambre, déclare Victor.
– C'est quoi, ce truc-là? demande Paul.
– Respect, mon pote! C'est un symbole de juif pour les juifs. Un verset de la Bible.