Pap' reste à l'écart tandis que ses garçons rejoignent la reum klaxonnant, deux cents mètres plus haut, à l'orée du petit chemin glissant vers la maison. Les négociations se sont déroulées la semaine précédente, par téléphone, la date et l'heure ayant été choisies d'un commun accord et les diverses modalités réglées sans tergiversations excessives. Trois minutes après l'apparition du véhicule maternel, l'opération est bouclée. Castagnette, grand échalas roux aperçu entre les arbres, a posé ses mains sur le volant et fait ronfler le moteur.
Une heure plus tard, sous la forme d'un convoi motorisé, le second transfert s'annonce. La Mercedes ouvre la route. Elle apparaît au bout du chemin, rutilante et décapotée, précédant une Land Rover tendance brousse salie à la main, et un pick-up rouge chromé scintillant. Les automobiles stoppent, telles des libellules, autour de la Citroën pourrie et de la Renault naze de la famille recomposée avec amis, pour le coup fascinés, voire subjugués: y a pas photo.
Le reup descend. Saharienne beige, pantalon kaki, mocassins en peau, Ray-Ban sur l'œil, casquette à longue visière au sommet du chef. Baroudeur luxe. Sa petite troupe est vêtue tout pareil, émergeant sans doute d'un safari organisé entre la place de l'Etoile et l'église Saint-Germain des-Prés, avec arrêt pipi à l'hôtel Costes. Sept hommes qui claquent les portières, dégainent les commandes à distance pour faire briller les feux et verrouiller les montures. Ce qui en dit long sur la confiance régnant et l'imprévoyance générale, la Mercedes restant accessible par le haut vu que la capote n'a pas été remontée.
Autour de la piscine, c'est plutôt Reiser que Van Dongen. Un peu gênées, les femmes chaussent les hauts des maillots tandis que les mecs redressent les épaules et rentrent le ventre pour assurer un mInImum.
«J'y vais», dit Jeanne.
Elle se débarrasse d'une torpeur gracieuse, se lève et court au-devant des sept mercenaires qui avancent de front. Pap' la suit du regard, imaginant sans conceptualiser vraiment le choc des cultures entre son amoureuse en lotion solaire et la chemise impeccable du reup en marche.
Deux bisous pour chacun.
Les valises attendent. Paul prend la première, et Héloïse la seconde. On charge. On échange quelques mots. Puis, après avoir lancé un salut martial et de loin au hachik et sa bande, les sept remontent en caisse, actionnent les démarreurs et font feuler les cylindres. Démarrage en côte sans à-coups, nuage de poussière assorti, demi-tour dans les règles, et le convoi s'ébranle dans le sens de la deuxième quinzaine d'août. Dix mille centimètres cubes pour deux pré-ados. Bon voyage.
«Comment peux-tu vivre avec un type comme moi apres avoir vecu avec un type comme lui?» demande-t-il souvent à Jeanne.
A quoi elle répond, avec ce sourire de garce allumeuse auquel il ne résiste pas:
«Pour moi, tu es si exotique, mon amour!»
D'après ses récits, il imagine sa vie d'avant, jeune femme au foyer dans une demeure de luxe sise en bordure de la forêt de Fontainebleau. L'homme travaille tandis qu'elle s'occupe du foyer, fait des dîners pour quinze personnes, parcourt avec lui un bon quart de la terre, mais lui tient tête et finit par se dérober. Les enfants sont mignonnement vêtus, ne disent pas de gros mots, sont élevés avec clairvoyance, dans le bon goût et le bon genre. Le contraire de ce qu'il a vécu lui-même et de ce qu'ils vivent aujourd'hui.
«Admirable, commente-t-il. Tu te fais à tout!»
Dans leur nouvelle vie, ils mènent leur barque à l'inverse des courants précédents. Elle travaille, elle est indépendante, et il est content qu'il en soit ainsi. Elle craint le chômage sans qu'il puisse la rassurer tout à fait; il pourrait évidemment assumer cette charge pour elle, pas pour elle et quatre enfants: il n'en aurait pas les moyens.
Elle voudrait une vie de famille. Il lui offre un cadre qu'elle ne connaît pas: celui d'un homme travaillant chez soi. Naguère, il lui était reproché d'être trop souvent absent; il est présent matin, midi et soir. Elle ne supportait plus de fabriquer des dîners raffinés, de jouer les soubrettes sachant recevoir; ils dînent sur le pouce, et s'ils reçoivent, ils font tout ensemble. Les courses et la cuisine. Elle observe qu'ils gagneraient du temps si l'un faisait les courses et l'autre la cuisine, ou si l'un mettait la table tandis que l'autre épluchait les légumes. Mais à quoi bon gagner du temps si c'est pour être séparés?
Quant à la vie de famille, il ne peut pas. Il ne sait pas. Longtemps, les familles ont été associées dans son esprit à des utilités fabriquées, obligées, de celles qui circulent, à quatre ou cinq, sur les autoroutes des vacances. Le père, la mère, les trois enfants. A l'avant, à l'arrière. Les uns se retournant pour parler, les autres allongeant le cou pour entendre. Même la définition des rôles, lorsqu'ils sont joués selon les sexes, lui a toujours semblé le comble de la sottise. Autorité paternelle. Tendresse maternelle. Respect filial.