– Alors moi, je veux une croix de catholique à ma porte, dit Héloïse.

– Il ne manquerait plus que ça! clame Victor.

– Et pourquoi, s'il te plaît?

– Nous, les juifs, on est minoritaires. Vous, les cathos, on en voit partout.

– Et le voile, tu trouves qu'on doit le mettre à l'école?

– Si c'est un voile juif, oui.

– T'es con, ou quoi?

– Ne parle pas comme ça! intervient Jeanne.

– Mais t'as entendu ce qu'il dit?

– Qu'est-ce que tu en penses, Pap'?… Une mezouzah à ma porte?

– Et une croix à la mienne?»

Il pense que la maison n'est pas Jérusalem. Mais que si son fils veut afficher une mezouzah, il ne peut empêcher Héloïse de poser une croix.

«On te mettra une mezouzah à l'intérieur de ta chambre, dit-il à Victor.

– Tu bats de l'aile?! Et je la touche quand? En sortant?

– Tu te débrouilles.

– Et ma croix?

– Pareil.

– J'en veux pas. C'était pour rire.

– Moi, j'aimerais avoir un missile, lance Paul. Avec une tête atomique.

– Quand je serai grand, murmure Tom après un court silence, je veux être juif.»

Il retrouve Jeanne dans la chambre.

«Mes enfants m'ont reproché de moins m'occuper d'eux depuis que nous avons traversé la rue.

– Est-ce vrai?

– Oui. Avant, ils m'avaient toute à eux. Maintenant, ils doivent me partager avec toi.

– … Et je ne suis pas leur père, complète-t-il.

– J'ai le cœur embouteillé. Ne m'en demande pas trop.»

Elle lui prend la main et le regarde:

«Je ne veux pas être écartelée. Tu sais bien que rien ne pourraIt nous separer.»

Il attend. Elle colle la bouche à son oreille et ajoute:

«Sauf les enfants.»

Les photos d'Héloïse et de son frère trônent sur le bureau de leur mère.

Le papa, pris à contre-jour en terre d'Asie, reste dans les chambres. Posant joliment sur des fonds azuréens, le premier mari, l'ex, le père des enfants, participe à sa manière à la vie quotidienne. Il est une ombre pas très éloignée. Lorsque Jeanne a quitté le XIIe arrondissement, il a dépêché des huissiers pour faire constater que les enfants étaient maltraités. Il a fait chou blanc. Il s'est rattrapé sur les commentaires. Jeanne en a pris pour son grade. Puis son compagnon. Les deux ensemble. Leurs amis. Leurs relations. Le monde en général, qui les inclut eux en particulier. Le discours, raconté par les enfants (et les rares amis communs), est d'une parfaite limpidité. Ils vivent avec un gauchiste drogué et une demi-mondaine intéressée. Qui gagnent leurs sous quasi illégalement. Bouffent la laine sur le dos des honnêtes gens, dont il fait partie, lui qui a travaillé dur toute sa vie (comme ingénieur sur des plates-formes pétrolières). Forment une partie de ce tout pourri qui accepte les escrocs politiques, les sales combines d'un régime politique merdique, les Arabes sur le sol national.

Le samedi matin, quand le père vient chercher Paul et Héloïse, dissimulés derrière les rideaux, la demi-mondaine et le hachik sont au spectacle. L'expert dans le pétrole donne un petit coup de Klaxon, sort de sa Mercedes décapotable et, s'étant emparé d'un chiffon à lustrer sagement disposé dans le coffre, astique la caisse pour la débarrasser des saloperies qui nuisent aux reflets de la robe gris métal.

«Il a pété un câble, ton reup!» s'exclame Victor à l'adresse d'Héloïse.

Le dimanche soir, si la reum vient chercher les garçons (dix-neuf heures pétantes), elle klaxonne quinze fois avant de descendre de voiture, et quand, trente-cinq secondes plus tard, les enfants se penchent à la fenêtre pour annoncer qu'ils arrivent, elle tempête en disant que ça lui suffit de faire la bonniche, qu'elle n'a pas, en plus, envie de donner dans le poireau, et que si la marmaille n'est pas présente dans les deux minutes, elle se tire.

D'où le stress du dimanche soir.

Il croise le reup pour la première fois pendant les vacances, au cours d'une opération délicate à organiser: l'échange standard des enfants. Checkpoint Charlie dans le Sud. Cadre: une maison louée avec des amis. D'un côté du mur: Jeanne, le hachik gauchiste, un peintre et sa femme, un écrivain et la sienne – sa garde rapprochée. Les hommes en bermuda et espadrilles, les dames en maillot. Alanguis autour d'une piscine où les guêpes jouent à saute-mouton avec les enfants.

De l'autre côté du mur, pour le premier transfert: la reum et son nouveau copain, un joueur de castagnettes opérant en solo dans un orchestre – ont dit les enfants.

«Un orchestre de quoi? a-t-il demandé.

– De chambre, a répondu Tom.

– De cave! a rectifié Victor.

– Bouffon!

– Il s'entraîne avec des copains dans la cave de

ses parents.

– Quel âge?

– Dans les quarante.»

Avenir assuré, promotion attendue…

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