– Parce que t'es un nain. Elle est à ta taille.
– Tu glairotes, toi!
– On peut savoir? s'enquiert Héloïse. Tu viens vivre à la maison?
– En cas de guerre, je ne m'engage pas.
– La reum va vivre avec son keum. Ils vont habiter ensemble.
– Castagnette?»
Soi-même.
Jeanne sort une bouteille de bordeaux et du jus de pomme. Pap' fait claquer le bouchon. Pour un peu, il enverrait à son ex un télégramme. Des fleurs. Un traité de paix et d'amitié.
«Il me gonfle déjà, ce keum, boude Tom. Je vais demander à maman de le virer…
– Au contraire!
– Tu te rends compte! Ils vont habiter ensemble!
– Une aubaine!
– Pas pour nous, commente Victor. Ça tient de la place, un keum.
– Il va bouffer mes céréales!»
Prenant le benjamin sur ses genoux et son frère par la raison, leur père leur explique les mille et un bienfaits que cette situation nouvelle apportera à tous. Devant eux, il se prend à rêver d'horizons étales, d'énergies déplacées vers le grand et le beau, de territoires assainis où tous iraient en paix. Il ne connaît pas Castagnette, mais c'est avec plaisir qu'il lui cède son ancienne place, espérant de tout cœur qu'il aidera sa promise à aller voir ailleurs, un endroit doux et tranquille où lui-même ne sera pas.
Mazel Tov.
Ils partent en vacances. Ils ont consacré la semaine précédente à faire le tour des vétérinaires, puis des banlieues, pour chercher un refuge où le chat irait en villégiature. Charitables, ils se sont également chargés d'Hamsterdame et de sa Jaguar rouge.
Au début de leur histoire, dans un souci louable de pédagogie, Jeanne avait décidé qu'ils visiteraient les régions de France avec les enfants. Ils ont ainsi découvert l'Ardèche, le Périgord et la Provence. Ils ont beaucoup fréquenté la gare d'Avignon qui, fin juillet, devient un des lieux de passage obligé des enfants du divorce. Comme les autres, ils se sont plantés devant les wagons, agitant la main en direction des progénitures partant pour le Nord, première étape vers un ailleurs où ils ne seront pas.
Ou, tout au contraire, arrivés avec une heure d'avance, ils ont impatiemment attendu sur le quai l'apparition de la moitié des grandes vacances.
Souvent, ils rejoignent des amis; parfois, ils restent entre eux. Ils sont toujours dans le mouvement: plus elle grandit, plus la bande des Quatre donne dans le remue-ménage. Et la contestation. Pas question de faire de l'excès pour ce qui concerne les devoirs de vacances, et la corvée des cartes postales donne lieu à des discussions quasiment parlementaires. Jeanne exige. Pap' s'en fiche: ses enfants décident. Paul choisit des paysages tout verts; Héloïse, des chevaux au galop; Tom, des personnages légendés au dos desquels il expérimente ses nouvelles signatures; Victor, des dessins triviaux.
Les caddies font du stock-car dans les supermarchés, on mange les bonbons sur place, on teste les ballons de foot entre les rayons. Parfois, on casse du verre.
«La honte!» se plaint Jeanne.
Tom et Paul se hissent sur la pointe des pieds pour attraper des lotions antiacnéiques qu'ils offrent en se gobergeant aux deux autres: l'adolescence pointe ses boutons sur le front et les joues. Ils s'esclaffent. Quand on les réprimande, ils s'éloignent et pouffent ostensiblement. Héloïse hausse les épaules et s'en va bouder. Victor se plante devant les deux de la bande des Quatre et remarque:
«Les petits deviennent de plus en plus minuscules!
– On n'est pas des petits!
– C'est vrai, plaide Jeanne. Il faut les appeler autrement.»
On décide que désormais, ils seront
«Deux de la même espèce, ça devient dangereux!» proclame Victor.
Paul se rebiffe tout doucement. Tom met de l'huile sur le feu. Victor attise. Les parents décident qu'on pourrait envisager de ne plus passer la totalité des vacances tous ensemble.
«Cool! chante Victor. La province familiale, ça limite mon imaginaire!»
La bourse étant plate, ils ont délaissé les virées régionales pour la maison dynastique de Jeanne. Au bout d'un moment, c'est la stupeur. Le père et ses deux enfants regardent, dubitatifs, les femmes faire les lits au carré, astiquer les sols, les plafonds, les vitres, les vélos, la pelouse, le sable.
«C'est pareil que chez le père de la reum, évalue Victor.
– T'es ouf! conteste Tom. Là-bas, on ne peut même pas jouer au ballon! Le foot sur l'herbe, ça froisse la verdure.
– Et on a le droit de ramasser les crabes à condition de les remettre à l'eau après; sinon, ça dérange la mer.»
Héloïse se révèle écolo: elle donne raison aux siens. Paul ne dit mot, occupé à découper un lézard dans le sens de la longueur. Jeanne devient irascible: plongée au cœur de son enfance et de son éducation, elle mesure la distance de leurs univers. Et, comme toujours dans ces confrontations qui ne la déchirent pas, elle se range du côté de sa famille. Les deux systèmes sont face à face. Etrangers l'un à l'autre en ce lieu où la vie commune ne pèse plus d'aucun poids.