Il téléphone. Répondeur. Il laisse un message: «Les enfants, rappelez-moi.» Et passe le reste de la soirée à tourner en rond, rêvant qu'il se rend chez la reum, force la porte, prend son petit bonhomme sous le bras et l'emporte avec lui. Il envisage tous les possibles avec Jeanne, qui le laisse à sa rage, à son désespoir, mais l'encourage à saisir la justice.
Le lendemain, à onze heures quinze, il est devant l'école. Il sonne et se fait ouvrir. Traverse la cour puis grimpe les escaliers jusqu'à la classe de Tom. Il attend. A onze heures trente, il attrape son fils par la main et l'emmène.
«On déjeune tous les deux.»
Ils vont par les rues sans parler ni se regarder.
Tom a seulement dit: «Elle ne veut plus.»
A table, il ajoute:
«Elle a téléphoné au juge. Le juge a dit qu'elle avait ma garde.»
Il confond juges et avocats. Dans son esprit d'enfant, ils sont dotés de la même autorité, que seule celle du père saurait contrebalancer. Et le père, en ces circonstances si particulières, ne peut qu'abandonner cette puissance tutélaire devenue fictive, se soumettre au cadre de la loi, plaider pour une décision révoltante – puisque celui qu'elle vise au premier chef la récuse.
«Je vais appeler ta mère, dit-il.
– Elle ne répondra pas.
– Lui écrire.
– Elle jettera tes lettres.»
L'enfant ajoute:
«Tu dois faire comme elle. Aller chez le juge.»
Il téléphone, cependant. Répondeur. Il écrit. Ses lettres lui reviennent, pas même décachetées. Ainsi jusqu'à la fin de l'année scolaire. Il se heurte à un mur au-delà duquel, pour le moment encore, il ne voit rien.
Les vacances, cette année-là, sont pénibles. Il est séparé de ses garçons, coupé d'eux comme jamais. Jeanne ne compense rien, pas plus que ses enfants. Ils suivent l'agrandissement des déchirures, projetant sur leur propre situation des causes et des effets qui pourraient se produire pour eux-mêmes. Tous attendent. Jeanne ne cesse de l'encourager, de le soutenir. Elle est confiante. Pas lui. Il lui semble mener un assaut sans armes, combattre un adversaire déjà victorieux.
Il écrit de nouveau. Il propose une rencontre. La lettre lui revient. Il téléphone. Répondeur. La fin des vacances approche.
Tom dit:
«Papa, je n'ai pas changé d'avis.»
Il ne répond pas.
Tom insiste:
«Papa, tu dois faire quelque chose pour moi.»
Il s'était fixé un premier terme: la rentrée scolaire. Il attend un mois encore.
Tom dit:
«Papa, je n'ai toujours pas changé d'avis.»
«Il ne reviendra pas sur son choix», confirme Jeanne.
Il attend un mois encore. Il désire laisser à Tom tout le temps de la réflexion. Il veut être persuadé que son choix est
Il envoie une dernière proposition à la reum: discutons. Il argumente: si elle refuse, les enfants seront les premiers exposés à ce qui suivra; évitons-leur cela.
La lettre lui revient, non décachetée. Il lui adresse un double, qu'il fait porter par huissier: il veut épuiser toutes les voies pacifiques. Elle lit. Mais ne répond pas.
Alors il sonne la charge.
Palais de justice, troisième.
La juge les convoque quelques mois plus tard. Quand il pénètre dans la salle d'attente, la partie adverse est déjà là. Ainsi que son avocate. Elle l'entraîne dans le couloir et dit:
«J'ai reçu une déposition de dernière minute. Elle est accablante.
– De qui?»
Castagnette.
Il lit. Castagnette s'est fait le porte-plume de la reum. A travers ses lignes, suppurent des envies, des jalousies, des mesquineries. Il se mêle de ce qui ne le regarde pas, pénètre dans une histoire où il voudrait occuper une place alors qu'il n'est qu'une tique posée sur le cul des circonstances. Il a cuisiné un ragoût d'écriture difficile à avaler: il affirme que le père veut avant tout détruire ses enfants; il affirme que le père réclame Tom dans le seul but de mieux le manipuler; il affirme que le père hait ses garçons; il affirme que le père…
Le père est horrifié. Lorsqu'il se présente devant la juge, la même que les fois précédentes, il est bouleversé. Il parle à peine. Il demande au magistrat de lire le témoignage de Castagnette. Lui s'en tiendra là. Il ne fera qu'une observation: en tant que père, il n'accepte pas que ses deux enfants vivent dans un climat où la haine et la violence président, avec un homme autorisé à écrire, donc à dire, donc à laisser sinon à faire entendre à ses deux garçons que leur père, oui, leur père, les hait.
Dans un silence plombé, la juge lit le témoignage. Dépose les feuillets sur le bureau, regarde ses vis-à-vis et déclare seulement:
«Il y a en effet un problème.»