«Tu as deux mois pour t'y faire, mon amour!» Il pense: «J'ai deux mois pour t'en défaire.»

Ils ne disent rien aux enfants. La vie ne change pas. Sauf que, fait exceptionnel, l'extinction des feux a lieu chaque soir à vingt et une heures trente précises, comme il le demande en vain depuis des années. Parce qu'alors, Jeanne remonte de la chambre des enfants, s'assied sur le canapé à côté de lui et dit:

«Je veux cet enfant.» A quoi il répond:

«Pas moi.»

Ils croisent le fer. Arguments. Contre-arguments. Il a peur. Tant d'enfants pour des épaules pas faites pour cela. Et comment Tom et Victor accepteraient-ils la nouvelle?

Il tente une diversion du côté de l'adoption, trouvant là une générosité qu'il pourrait admettre. Elle y réfléchit. Elle refuse. Ils recommencent.

La seule raison qui le ferait fléchir tient à elle, et il se garde bien de la lui donner: lorsque, estimant la partie perdue, elle s'abandonne à un voile qui la recouvre comme un dais mélancolique. Il se dit alors qu'elle ne s'en remettra jamais, qu'il ne peut lui causer cette douleur deux fois. Il se rappelle ses larmes, jadis, lorsque, penché sur elle, à l'envers de son visage tandis qu'officiait le médecin, six mois après leur rencontre, il lui murmurait des mots d'amour qui ne comblaient ni ne remplaçaient rien.

Se souvenant, il est prêt à accepter. Et à l'instant où il va parler, elle se relève et reprend la séance des questions-réponses. Ainsi pendant deux mois. Au terme desquels il lui fait la promesse qu'il s'habituera un jour à l'idée, qu'il y travaillera, qu'il ne refusera plus, mais pas cette fois-là, il ne peut pas, il la supplie de le comprendre.

Elle cède. Un matin, elle se dessine une bouche admirable et rouge, elle enfile un chemisier noir, un pantalon gris fer et des talons hauts, puis, appuyée à son bras, magnifique de fierté et de beauté, elle le prie d'appeler un taxi pour la clinique.

<p>IV.</p>

Le 3 mai, cette année-là, tombe un mardi.

Le 3 mai, cette année-là, vers dix heures, alors qu'il travaille dans son bureau, le téléphone sonne. C'est la reum. Elle le salue à peine et lâche:

«Tom veut venir vivre chez toi.»

Il en laisse tomber son stylo.

«Il t'attendra en bas de chez moi le 4 juin.» Elle raccroche aussitôt.

Il rappelle.

«Je t'ai dit le 4 juin. Il aura toutes ses affaires. Je n'ai rien à ajouter.»

Il reste un long moment silencieux, immobile, incrédule.

De très longues années auparavant, lorsque Victor avait neuf ans, la reum lui avait téléphoné pour lui signifier une décision de même nature. Il lui avait proposé de prendre l'enfant chez lui pendant quelques jours afin de calmer le jeu de leurs relations. Elle avait accepté. Victor était resté deux semaines. Il témoignait d'une violence terrible. Il voulait venir habiter chez son père non pas pour lui mais contre sa mère. Le père avait estimé qu'il n'était pas apte à choisir, que la décision ne lui appartenait pas. Ils s'étaient entendus avec la reum. Elle avait dit: «Décide pour lui.»

Il avait longuement parlé avec l'enfant. A la fin, il lui avait dit: «Je ne crois pas que le moment soit venu.» Victor avait accepté. Il avait retrouvé son calme. Il était revenu chez sa mère. Quelques mois plus tard, il avait dit à son père: «Je te remercie d'avoir pris cette décision.» Et plus tard encore, un soir, au moment de s'endormir: «Si Tom demande un jour à venir chez toi, prends-le.»

Mais Tom demande-t-il vraiment la même chose?

A seize heures quinze, Pap' est devant l'école. Pour une fois, il délaisse le parpaing gris. Il se campe au premier rang, à deux mètres de la porte, et il attend. Il ne se soucie de rien ni de personne. Il ignore si la Scrupuleuse est à l'heure, si l'Enervée a trouvé une place, de quoi souffre aujourd'hui la Culpabilisée. Il veut Tom. Il se moque de ne pas respecter leurs rituels ou d'être repéré par ses copains. Ce mardi-là n'est pas un mardi ordinaire.

Tom a le sourire. Il apparaît au milieu d'une haie d'enfants, puis il se place dans les rangs et marche vers la sortie. Il voit son père. Il marque une petit signe d'étonnement, cogne le poing contre celui de ses copains, à la manière de Victor, fait «Salut Pap'!», lui abandonne son sac à dos et l'entraîne vers la boulangerie.

«Tom…

– Oui?

– Je dois te dire…»

Il cherche ses mots. Tom le regarde, attentif.

«Ta mere m’a téléphoné…»

L'enfant s'arrête sur le trottoir. Un vague sourire éclaire son regard. Il dévisage son père. Deux dents lui manquent sur le devant. Il a le regard gris, les fossettes en coin – une joie, une inquiétude, une attention peu ordinaires.

«Elle t'a dit?»

– Oui. Ce matin.

– Ah!» s'exclame Tom.

Il attend. Le sourire s'est rétréci en une boule de gomme.

«Qu'est-ce que tu en penses, Pap'?

– Pourquoi ne m'en as-tu pas parlé?»

Ils ne bougent pas. Ils se fixent.

«J'y réfléchis depuis longtemps. C'est sorti hier soir… Pap', est-ce que ce serait possible?

– Pourquoi veux-tu venir vivre à la maison?»

L'enfant donne ses raisons. Elles lui appartiennent. Elles sont fondées.

«Mais toi, Pap', tu voudrais bien que j'habite avec vous?»

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