Avant le départ, ils en ont rêvé. Seuls. Sans désir de partage. Ils ont bâti un monde dont ils sont les rois et les mages. Le leur, exclusivement. Pour le moment. Ils s'ouvriront aux autres plus tard, lorsqu'ils auront fait le tour d'eux-mêmes. Père et fils n'ayant jamais vécu ensemble, s'apprêtant à ne plus se quitter, ni le mardi ni le dimanche soir, et si c'est le matin, c'est pour se retrouver très vite. Ils ont décidé pour les écoles, pour les copains, pour l'argent de poche, pour les jeux, pour les livres, pour tout ce qui leur a manqué et qu'ils s'apprêtent à enfouir dans leurs poches, main dans la main, secrètement liés déjà. Ils en ont parlé sans cesse et sans cesse, remetdmt leurs choix en cause, non par souci de faire mieux mais pour y revenir, laisser ouvert ce ciel tout bleu où ils font du toboggan entre les nuages.
Jeanne reste dubitative. Elle s'attend à des complications. Tandis qu'il fait éclabousser la poussière du Haut-Atlas sous les roues de la voiture, elle prend sa main.
«Il viendra», dit-il.
Elle ne répond pas.
A l'hôtel, il branche le portable pour faire le plein d'énergie. Rien. Il ouvre la fenêtre afin de capter des ondes meilleures. Rien. Bis. Rien.
«Le rappel automatique ne fonctionne pas», dit-il à Jeanne.
Elle est sur la terrasse. Elle respire les senteurs d'olivier. Elle a revêtu un pantalon beige et un tee-shirt noir sans manches. Elle est gaie, juvénile et heureuse.
Il vient vers elle, la prend dans ses bras, promène sa main dans ses cheveux, et il lui dit qu'il l'aime, qu'il n'a jamais aimé une femme aussi longtemps.
«J'espère qu'on restera toujours ensemble, murmure-t-il.
– Bien sûr que oui.»
Elle ferme les yeux. Il l'embrasse sur les paupières, très doucement, tandis que sa main se referme sur sa nuque.
Il décroche le combiné de l'hôtel et demande la France.
«Je veux joindre Paris.»
On lui demande le numéro de la chambre.
«Sur la clé.
– Ne quittez pas!»
Il cherche la clé. Introuvable. Il ouvre la porte; pas de numéro. Il reprend le téléphone. On a coupé. Il rappelle le standard:
«Je ne trouve pas le numéro!
– Votre nom.»
Il le donne.
«Restez en ligne.»
Puis:
«On vous rappelle.»
Il raccroche. Il reste une longue minute près de l'appareil. Comme il ne sonne pas, il ouvre sa valise, balance tous ses vêtements sur le lit avant de retrouver le mode d'emploi. Il le feuillette très vite, puis reprend tout à zéro, avec davantage de méthode. On n'indique pas comment joindre l'international.
Il rappelle le standard. On ne répond pas. Il descend au rez-de-chaussée. Cabine. Il y entre. Il décroche. Rien. Il ressort. Un planton lui apprend que la cabine est en panne. D'un geste nonchalant, il en désigne une autre, devant laquelle sept personnes attendent déjà. Il prend son tour. Dix minutes passent. Puis cinq. Puis de nouveau dix. Il demande à l'impatient qui le précède comment obtenir Paris. Il revient dans la chambre. Jeanne n'est plus là. Il s'empare de son portable et compose fébrilement le sésame international. Rien. Bis. Rien. Bis. Bis. Bis. Rien. Une inscription apparaît à l'écran:
Il retrouve Jeanne dans les jardins de l'hôtel.
«Demain, je travaille, dit-elle. Je dois donner a les dessins des prototypes de mes bijoux. Avant, je voudrais aller sur la place Djemàa el-Fna.»
Il s'étonne qu'elle n'ait pas songé à appeler ses enfants.
«Pourquoi le ferais-je? Je les ai quittés ce matin seulement. Ils sont chez leur père: il ne peut rien leur arriver.
– Mais s'ils essaient de te joindre?»
Elle l'observe avec ironie.
«Tu crois que tes enfants ont tenté de te téléphoner?
– Bien sûr!
– Bien sûr que non!»
C'est alors qu'il se souvient d'un détail qu'il n'aurait pas dû oublier: ses enfants n'appellent jamais.
«Allons sur la place Djemàa el-Fna», dit-il.
Paris.
Il redoutait le pire, et le pire est arrivé. Rien dans la boîte aux lettres, rien sur le fax. Mais un message sur le répondeur. Il émane de la reum. Quatre mots brefs et tranchants: «Tom restera chez moi.» Et plus loin, quelques soupirs tout gris et tout tristes de l'enfant lui demandant de le rappeler.
Ce 3 juin est un jour noir.
Il s'assied auprès de Jeanne et dit, aussi défait qu'il imagine son garçon:
«Tu avais raison. Il ne viendra pas.»
Le plus terrible, pour le moment, ce n'est pas le revirement maternel, le brusque obscurcissement des paysages lumineux tracés les jours précédents. C'est la tête de Tom. Son désarroi. Son chagrin. Dans sa chambre, frappant et frappant encore sur son punching-ball. Interdit de téléphone. Tout seul avec les peluches et les jeux qu'il devait emporter chez son père.
Sombres images.