On pourrait soulever une question curieuse et tout à fait déconcertante au sujet de la vision du léviathan, mais il faudra se contenter de l’effleurer. Tant qu’un homme a les yeux ouverts à la lumière, sa vision est un réflexe, il ne peut s’empêcher de voir, machinalement, les objets qui se trouvent devant lui. Toutefois, la moindre expérience lui prouvera que s’il peut d’un seul coup d’œil embrasser un nombre de choses, il lui sera tout à fait impossible d’en examiner deux avec attention et en détail, qu’elles soient grosses ou petites, même si elles sont proches à se toucher. Si vous séparez ces deux objets et les placez au centre d’un cercle noir afin d’en regarder un avec concentration, l’autre échappera tout à fait à votre conscience. Qu’en est-il en l’occurrence pour la baleine? Certes ses deux yeux doivent la servir simultanément mais a-t-elle un cerveau tellement plus apte à la prise de conscience, à l’accommodation et à la subtilité que l’homme qu’elle puisse examiner simultanément avec application deux perspectives distinctes et diamétralement opposées? Si elle en est capable, elle détient le pouvoir merveilleux qui serait celui d’un homme apte à démontrer en même temps deux problèmes d’Euclide différents. À la bien considérer, cette comparaison n’est pas saugrenue.
Ce n’est peut-être de ma part qu’une fantaisie oiseuse mais il m’a toujours semblé que les hésitations extraordinaires manifestées par certaines baleines lorsqu’elles sont prises en chasse par trois ou quatre pirogues, leur timidité, les craintes insolites qu’elles manifestent proviennent indirectement de l’impuissance due à la perplexité où la plonge une double vision diamétralement opposée.
L’oreille de la baleine est pour le moins aussi curieuse que son œil. Si la race des léviathans vous est tout à fait inconnue, vous pourrez bien la chercher des heures durant sur ces deux têtes et ne la découvrir jamais. L’oreille est sans pavillon externe d’aucune sorte et une Plume même entrerait avec peine dans l’orifice tant il est minuscule. Il s’ouvre un peu en arrière de l’œil. Il y a, entre l’oreille du cachalot et celle de la baleine franche, une différence essentielle; celle du premier a une ouverture externe, celle de la seconde est recouverte tout entière et de façon égale par une membrane qui la rend tout à fait invisible.
N’est-ce pas étrange qu’une créature aussi énorme que la baleine voie le monde à travers un œil si petit et qu’elle entende le tonnerre d’une oreille moins grande que celle d’un lièvre? Mais ses yeux auraient-ils la dimension des lentilles du puissant télescope de Herschel, ses oreilles celle des porches de cathédrales, sa vue serait-elle meilleure et plus aiguë son ouïe? Pas du tout! Pourquoi, dès lors, cherchez-vous à élargir votre esprit? Affinez-le!
Maintenant, quels que soient les leviers ou les machines à vapeur dont nous disposions, retournons sens dessus dessous la tête du cachalot, et grimpons sur une échelle afin de pouvoir jeter un coup d’œil dans sa gueule. N’était que le corps s’en trouve à présent détaché, nous pourrions descendre dans ses entrailles pareilles à la grande caverne du Mammouth en Kentucky. Mais tenons-nous à une dent et contemplons les lieux. Comme elle est belle et chaste, cette bouche! Revêtue, ou plutôt tapissée, du sol au plafond d’une membrane blanche, brillante et lustrée comme un satin nuptial.
Sortons à présent et regardons cette sinistre mâchoire inférieure qui semble le couvercle étroit et long d’une tabatière gigantesque dont la charnière serait à un bout et non sur le côté. L’ouvrant largement au-dessus de votre tête, vous verrez l’effrayante herse des dents qui a fait ses preuves sur plus d’un pauvre diable de pêcheur, l’empalant avec force sur ses pointes. Elle est encore plus terrible à voir, lorsque dans les profondeurs, un cachalot maussade, flottant immobile, laisse pendre sa mâchoire prodigieuse de quelque quinze pieds de long à angle droit avec son corps tel le bout-dehors d’un grand foc. Ce cachalot n’est pas mort, il est seulement découragé, mal dans sa peau, peut-être hypocondriaque, et si éteint que les jointures de sa mâchoire se sont relâchées, lui donnant cet air disgracieux et triste, véritable reproche adressé à sa tribu qui, sans doute, lui souhaite méchamment le trisme.
La plupart du temps, cette mâchoire inférieure est aisément dégondée par un artiste expérimenté, et hissée à bord pour l’extraction des dents d’ivoire, ce morfil blanc dont les marins font toutes sortes d’objets curieux, pommeaux de cannes, becs d’ombrelles, manches de cravaches, etc.