La mâchoire est péniblement amenée comme une ancre jusqu’à bord et, après quelques jours consacrés aux travaux plus pressants, le moment venu, Queequeg, Daggoo et Tashtego, tous dentistes accomplis, se mettront à l’extraction. Queequeg incise les gencives avec une pelle à découper tranchante, puis la mâchoire est amarrée en bas à des chevilles à boucle, une poulie est fixée au-dessus et ils arrachent ces dents tels les bœufs du Michigan attelés à l’arrachage des souches de vieux chênes dans les forêts inviolées. Un cachalot a généralement quarante-deux dents, fort usées chez les sujets âgés, mais saines et non plombées selon nos artifices. La mâchoire est ensuite sciée en plaques, lesquelles sont empilées telles des solives de construction.

<p id="_Toc186187895">CHAPITRE LXXV <emphasis>La tête de la baleine franche. Croquis de comparaison</emphasis></p>

Regardons maintenant attentivement la tête de la baleine franche de l’autre côté du pont.

Tandis que la forme de la noble tête du cachalot peut être comparée à un char romain (surtout de face où elle présente un large arrondi), celle de la baleine franche, dans sa vue d’ensemble, n’est pas sans rappeler une galiote inélégante et gigantesque. Il y a deux siècles, un voyageur hollandais lui prêtait une ressemblance avec une forme de cordonnier. Dans ce soulier, on pourrait loger fort confortablement la vieille femme des contes de fées et son essaim de marmaille.

Mais si l’on s’approche de cette immense tête, elle prend des aspects différents suivant l’angle sous lequel on la regarde. Si l’on se tient debout sur le sommet et si l’on plonge sur les évents en forme de «f», toute la tête apparaît comme un énorme violoncelle dont les évents seraient l’ouverture de sa caisse de résonance. Puis, en observant l’étrange incrustation en forme de peigne qui crête le sommet de cette masse, verte coiffure de bernacles que les Groenlandais appellent la «couronne» et que les pêcheurs du Sud nomment le «bonnet» et en ne considérant que cette partie, on prendrait cette tête pour un chêne géant portant un nid dans une enfourchure. Cette idée ne saurait manquer de vous venir à la vue des crabes vivants qui nichent dans le bonnet à moins que, subjugués par le mot de couronne, vous ne vous demandiez avec intérêt comment ce monstre puissant a été sacré roi de la mer et qui a façonné, de manière si merveilleuse, cette couronne verte. Mais s’il est roi, c’est un gars bien maussade pour honorer un diadème. Regardez cette lippe pendante! Quelle prodigieuse moue boudeuse! Une moue qui, à la mesure d’un charpentier, fait environ vingt pieds de long et cinq de profondeur, une moue qui donnera quelque cinq cents gallons d’huile et plus.

Il est regrettable que cette malheureuse baleine soit affligée d’un bec-de-lièvre d’environ un pied. Sa mère, sans doute, voyageait le long de la côte du Pérou lorsque les tremblements de terre firent bâiller la grève. En passant par cette lippe, comme sur un seuil glissant, on pénètre dans la bouche. Parole d’honneur, si j’étais à Mackinac, je la prendrais pour l’intérieur d’un wigwam indien. Seigneur, est-ce là le chemin que prit Jonas? Le toit s’élève à une douzaine de pieds et court selon un angle assez aigu pour former un véritable faîte, tandis que les parois côtelées, cintrées, velues, offrent l’étonnante architecture, à demi verticale, courbée en cimeterre, des fanons, trois cents environ sur un côté qui, pendant de la partie supérieure de la tête ou os de la couronne, forment ces stores à l’italienne dont il a été brièvement question ailleurs. Les bords des fanons sont bordés de fibres à travers lesquelles la baleine filtre l’eau et dans lesquelles elle retient les petits poissons lorsqu’elle traverse, la bouche ouverte, les bancs de krill. Dans le rideau central des fanons, tels qu’ils se présentent naturellement, on relève de curieuses marques, courbes, trous, arêtes, d’après lesquels certains baleiniers calculent l’âge du sujet comme l’on compte l’âge d’un chêne d’après ses anneaux. Bien que ce critère soit loin d’avoir fait ses preuves, il présente, par analogie, une vraisemblance. De toute façon, si nous nous y fions, nous attribuons à la baleine franche un âge beaucoup plus avancé qu’il ne paraît raisonnable de le faire à première vue.

Autrefois, il semble que ces fanons aient donné naissance aux idées les plus fantaisistes. Dans Purchas, un certain voyageur les appelle les merveilleuses «moustaches» de l’intérieur de la bouche de la baleine [17], un autre les qualifie de «soies de cochon», un troisième vieux gentilhomme des voyages de Hackluyt emploie le langage élégant que voici: «Deux cent cinquante ébarbures environ croissent de chaque côté de sa babine supérieure, formant un arc au-dessus de sa langue…»

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