Comme chacun sait, ces «soies de cochon», ces «ébarbures», ces «moustaches», ces «stores», ou tout ce qu’il vous plaira, fournissent aux dames les buses de leurs corsets et autres artifices de maintien. C’est là une demande qui est en baisse depuis fort longtemps. Ce fut au temps de la reine Anne que les fanons connurent la gloire, les vertugadins étant le dernier cri. De même que ces dames du bon vieux temps évoluaient gaiement, dans les mâchoires de la baleine pour ainsi dire, nous autres, avec une semblable insouciance, nous nous réfugions aussi en cas d’averse sous ces mâchoires, le parapluie étant une tente tendue sur les mêmes fanons.
Mais laissons là stores et fanons pendant un moment et, debout dans la bouche de la baleine, jetons un coup d’œil autour de nous. À voir l’ordre si méthodique de ces colonnades, ne se croirait-on pas dans les grandes orgues de Harlem, contemplant leurs mille tuyaux? Pour tapis d’orgue, la langue offre le plus moelleux tapis d’Orient, qu’on dirait collé au plancher de la bouche. Elle est très grasse et si délicate qu’on risque de la déchirer en la hissant à bord; de prime abord, je dirai que celle-ci doit être une six-barils, c’est-à-dire qu’elle donnera environ cette quantité d’huile.
Vous devez avoir désormais réalisé que j’ai dit vrai quant à la différence presque totale qu’il y a entre la tête du cachalot et celle de la baleine franche. En résumé, celle de la baleine n’a pas de grande boîte de spermaceti, ni dents d’ivoire ni la mâchoire inférieure longue et étroite. Celle du cachalot n’a pas de fanons, pas d’énorme lippe inférieure et c’est à peine s’il a une langue. D’autre part, il n’a qu’un évent et la baleine en a deux.
Pendant qu’elles sont encore côte à côte, jetons un dernier regard à ces vénérables têtes encapuchonnées car l’une ira bientôt, sans épitaphe, à la mer et l’autre la suivra de près.
Saisissons l’expression du cachalot. Il a conservé celle qu’il eut dans la mort sauf que quelques-unes de ses longues rides se sont effacées sur son front, auquel je trouve la sérénité de la Prairie, due je crois à une indifférence philosophique devant la mort. Mais voyons l’expression de l’autre tête. Son étonnante lippe inférieure, serrée par hasard contre le flanc du navire, ferme solidement la mâchoire. Toute la tête semble trahir une acceptation résolue et farouche en affrontant la mort. Je serais porté à croire que cette baleine franche a été un stoïque et le cachalot un platonicien qui se serait mis à Spinoza sur ses vieux jours.
CHAPITRE LXXVI
Avant d’en finir avec la tête du cachalot, j’aimerais qu’en physiologiste sensé, vous remarquiez la densité de son front et l’examiniez dans le seul but d’estimer, d’une manière lucide et non exagérée, la puissance qu’il peut offrir en tant que bélier. C’est une question majeure car ou bien vous en jugerez équitablement ou bien vous resterez à jamais incrédule devant un fait terrifiant mais non moins véridique qui pourrait être relaté.
Dans sa position habituelle de nage, le front du cachalot présente un plan presque absolument vertical par rapport à l’eau et vous remarquerez que la partie inférieure s’incline fortement vers l’arrière de façon à fournir un abri à l’emboîture de la mâchoire inférieure en forme de bout-dehors. La gueule se trouve entièrement sous la tête, tout comme si vous aviez, en vérité, la bouche carrément sous le menton. De plus, le cachalot n’a pas d’appendice nasal, et son nez, son évent en l’occurrence, est situé sur le sommet de sa tête, ses yeux et ses oreilles sont sur les côtés, à près d’un tiers de la longueur totale de son front. Dès lors, vous vous en rendez compte, la partie antérieure de la tête du cachalot est un mur orbe dépourvu de tout organe sensible proéminent. Il faut savoir encore que sauf à l’extrême partie arrière et inférieure de cette tête, il n’y a pas trace d’os; ce n’est qu’à vingt pieds du front que le crâne est complètement développé. De sorte que cette énorme masse sans os est comme un bouchon mais, vous le verrez bientôt, il contient l’huile la plus délicate. Il vous reste à apprendre de quelle nature est cette substance qui rend inattaquable cette tête apparemment molle. Je vous ai déjà parlé de la manière dont le lard enveloppe le corps de la baleine comme le zeste la pulpe de l’orange. Il en va de même avec la tête, à cette différence près que cette enveloppe, si elle n’y est pas aussi épaisse, offre une résistance dont ne peut se rendre compte qui n’y a eu affaire. Le dard de harpon le plus acéré, la lance la plus aiguë, lancés par le bras humain le plus fort, y rebondissent avec puissance, comme si le front du cachalot était pavé de sabots de cheval. Je ne crois pas qu’il soit le siège d’une quelconque sensibilité.