Pour toute trace matérielle de mon enfance, il me reste les deux photos que j’ai toujours gardées dans mon portefeuille, une de Meryem petite, en vacances au village, assise contre un arbre, et une autre de ma mère avec ma petite sœur Nour dans ses bras. Rien de plus. Je me suis longtemps demandé ce qui se serait produit si, au lieu de fuir toujours plus loin, au lieu d’essayer d’échapper aux conséquences de mes actes j’étais retourné chez mes parents, si j’avais insisté, si j’avais essayé de m’imposer coûte que coûte, de faire pénitence, d’accepter tous les châtiments, toutes les humiliations, je me suis longtemps demandé s’ils auraient fini par me reprendre, si j’aurais pu retrouver une place auprès d’eux. Très certainement la question ne se pose pas, il faut accepter les voyages, qui sont l’autre nom du Destin. Comme ces soldats de 1914, partis de leurs villages ou de leurs douars sans savoir ce qui les attendait, le 21 septembre 2011 je grimpais sur le ferry Ibn Batouta de la compagnie Comanav-Comarit au port de Tanger Méditerranée pour ma première traversée du Détroit en direction d’Algésiras, en tant que serveur au bar et homme à tout faire, enfin surtout homme à tout faire. Mousse, quoi. Le nom du navire, Ibn Batouta, me semblait un Signe, un bon présage. L’équipage regardait d’un drôle d’œil ce pistonné qui n’avait jamais mis un pied sur l’eau, mais bon, pensais-je, le tout serait de se faire accepter petit à petit. J’essayais d’être serviable et de répondre avec gentillesse aux regards de mépris, ce qui risquait de me faire passer pour un faible ou un imbécile mais qu’à cela ne tienne, j’étais sur la mer, en route pour l’Espagne. Évidemment, je n’avais pas de visa pour sortir du port d’Algésiras ; pour le moment je devais faire des allers-retours, des ronds dans le Détroit, mais qui finiraient bien par me permettre de débarquer un jour ou l’autre.

Je n’avais pas de plan.

L’ami de Jean-François avait accepté de m’embaucher pour un salaire de misère, qui payait tout juste mon loyer à Tanger, mais ne t’inquiète pas, disait-il, il y a les pourboires, les primes, les extras. M. Bourrelier avait été désolé de me laisser partir, il restait encore des kilomètres de crevés auxquels donner une existence informatique et de livres qui attendaient une nouvelle vie électronique, mais au fond il était content pour moi, je crois. Alors, bon vent, il m’a dit en me tendant la main, et surtout n’oublie pas, si tu veux revenir tu seras le bienvenu.

L’Ibn Batouta n’était pas le Pequod, pas un seul mât, pas d’huile de baleine : c’était un vieux bâtiment britannique de cent trente mètres de long construit en 1981, qui pouvait transporter mille passagers et deux cent cinquante bagnoles à dix-neuf nœuds, malgré le bon mètre d’épaisseur des différentes couches de peinture qui devait bien finir par l’alourdir un peu, à force. Il fallait entre une heure et demie et deux heures pour rejoindre l’Andalousie, nous faisions deux rotations par jour ; soit je commençais à aider à l’embarquement des camions et des voitures à six heures du matin pour rentrer à dix-huit heures, soit à onze heures du matin, auquel cas j’étais à la maison à vingt-trois heures.

Je me souviendrai de ma première traversée. La mer, je l’avais vue tous les jours depuis ma naissance : ces ferries, je les avais observés des heures durant traverser le Détroit, et maintenant j’étais à bord de l’un d’entre eux. On était en septembre, la saison de la migration vers le nord n’était pas encore terminée, le bateau était rempli de Marocains qui rentraient chez eux, en Espagne, en France ou en Allemagne. Des caisses chargées à bloc, des remorques, des familles entières (grand-père — grand-mère — père — mère — fils — fille et même parfois oncle — tante — cousins) s’entassaient souvent dans deux ou même trois voitures, en convoi, et leur désir de rentrer paraissait inversement proportionnel à leur âge : les jeunes étaient aussi impatients que les vieux soupiraient. La traversée était pour tous ces gens une petite récréation avant la longue route qui les attendait, douze, vingt voire trente heures de bagnole.

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