— Pas de chance, il m’a dit, si vous aviez fait la Révolution au Maroc, vous auriez pu débarquer par milliers à Ceuta ou à Tarifa comme les Tunisiens à Lampedusa. Ensuite Zapatero vous aurait filé des papiers pour vous envoyer vers le nord, en cadeau à Sarkozy, comme Berlusconi… C’est dommage…

Ça le faisait marrer, le salaud.

— Effectivement, ça aurait été une bonne solution. Mais la Révolution est finie ici. La Réforme de la Constitution est adoptée, et les élections vont avoir lieu pour élire un nouveau gouvernement.

— Et tu es content ?

— Je ne sais pas. Tout ce que je veux, c’est être libre de voyager, de gagner de l’argent, de me promener tranquillement avec ma copine, de baiser si j’en ai envie, de prier si j’en ai envie, de pécher si j’en ai envie et de lire des romans policiers si ça me chante sans que personne n’y trouve rien à redire à part Dieu lui-même. Et ça, ça va pas changer tout de suite, j’ai dit.

Il m’a regardé avec un air grave ; tout d’un coup j’ai eu l’impression qu’il me prenait au sérieux.

— Oui, pour ça, c’est pas gagné.

— Tous les jeunes sont comme moi, j’ai ajouté. Je me sentais soudainement en verve. Les Islamistes sont de vieux conservateurs qui nous volent notre religion alors qu’elle devrait appartenir à tous. Ils ne proposent qu’interdictions et répression. La gauche arabe, ce sont de vieux syndicalistes qui sont toujours en retard d’une grève. Qui est-ce qui va me représenter, moi ?

Jean-François avait soudain les yeux ailleurs.

— Tu sais, en France, je ne suis pas sûr qu’on soit mieux lotis sur le plan politique. En plus, avec la crise…

Il a eu l’air de réfléchir un moment.

— Écoute, pour ton projet de voyage, j’ai peut-être une idée. Je ne te promets rien, mais je connais très bien un des directeurs de la Comarit. Ils ont des lignes pour l’Espagne, mais aussi pour la France. Au moins, tu pourrais voir du pays. Ça m’ennuierait de te perdre, mais bon, si ce que tu veux c’est bourlinguer, ici, à part dans les livres, tu ne vas pas voyager beaucoup.

Tous les Tangérois connaissaient la Comarit, une compagnie de navigation, parce que son nom était écrit en grand sur les ferries qui entraient au port en provenance de Tarifa ou d’Algésiras. Je ne voyais pas trop ce que je pouvais faire sur un ferry, je n’avais aucune connaissance de la mer, mais cette conversation m’a redonné espoir. Parler franchement avec M. Bourrelier m’avait fait réaliser qui j’étais : un jeune Marocain de Tanger de vingt ans qui ne désirait que la liberté. J’ai écrit longuement à Judit pour lui raconter cette histoire et les possibilités qui allaient avec, elle m’a répondu presque immédiatement Siiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii ; j’ai senti mon cœur briller.

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Cette nuit-là, j’ai été rattrapé par mes cauchemars. J’ai rêvé que je giflais Judit, très fort, que je la battais parce qu’elle était jalouse de Meryem ; je la frappais de toutes mes forces, et elle criait, elle hurlait en se débattant entre deux coups, mais ne s’enfuyait pas — au bout d’un moment je rejoignais Meryem dans sa chambre, je commençais à la caresser, à la déshabiller, je mettais ma main entre ses jambes, c’était tiède, alors je me retournais vers un vieux Cheikh qui était là à côté du lit, et il me disait c’est normal Lakhdar, la mort réchauffe les cadavres au bout d’un certain temps, c’est comme ça, et je disais à mon tour c’est ennuyeux tout ce sang qui sort de là, et il me répondait mais c’est de toi qu’il provient, ce sang, et j’ai regardé ma verge, un liquide rouge s’écoulait de l’urètre, sans discontinuer : plus je m’excitais au contact du corps brûlant de Meryem, au contact de sa dépouille rendue incandescente par la longue mort, plus le sang jaillissait ; j’ai pénétré Meryem, mon sexe se consumait dans le sien ; elle avait toujours les yeux clos. Judit avait remplacé le Cheikh sur le côté du lit : elle disait oui, oui, comme ça, c’est bien, tu vois, tu la remplis, c’est bon, regarde, et effectivement le sang sortait des lèvres immobiles de Meryem, débordait par ses narines sur ses dents blanches, j’étais effrayé mais je ne pouvais pas m’arrêter, j’allais et venais en elle dans une tiédeur collante.

Je me suis réveillé le bas-ventre poisseux de semence, le cœur à cent à l’heure.

Je me suis dit que j’étais fou, atteint d’une terrible maladie mentale ; je me suis recroquevillé dans la nuit comme un clébard, en gémissant d’angoisse.

<p>II</p><p>BARZAKH</p><empty-line></empty-line>
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