Je n’étais pas Ibn Batouta : je n’allais pas rencontrer les Ulémas importants, ni écouter les sermons dans les mosquées, même si ça ne m’aurait pas déplu, mais il aurait fallu que j’y aille seul : en Tunisie, ainsi qu’au Maroc, les mosquées sont interdites aux non-musulmans. Comme Judit trouvait cette mesure assez discriminatoire — elle m’assurait qu’au Caire ou à Damas ce n’était pas du tout le cas — j’en ai cherché la cause, et ce sont les Français, plus précisément le premier résident général au Maroc, Lyautey, qui instaurèrent cette loi, qui s’étendit ensuite à tout le Maghreb sous domination française, pour assurer le respect entre les différentes communautés religieuses. J’ignore si c’est bien ou mal, mais il me semblait étrange que les groupes de touristes puissent librement entrer dans la mosquée des Omeyades ou celle d’Al-Azhar et pas à Kairouan ou à la Zitouna, sans parler de Judit qui, sans être musulmane, savait de nombreux passages du Coran par cœur et était tout à fait respectueuse à l’égard de la religion. Par solidarité, je ne suis donc pas entré voir la fameuse cour aux colonnes antiques et les salles de prière de la plus célèbre mosquée du Maghreb, qu’à cela ne tienne. Au fond je n’étais là que pour être avec elle, et la semaine a passé vite ; je trouvais que nos liens étaient chaque jour plus forts, plus intimes, à tel point qu’il serait bientôt très difficile de nous séparer. Nous parlions une langue qui n’appartenait qu’à nous, un mélange d’arabe littéraire, de dialecte marocain et de français ; Judit faisait chaque jour des progrès énormes en arabe. Et effectivement, quand il m’a fallu quitter Tunis, après sept jours de soldats morts, de Casanova — Judit me regardait travailler, par-dessus mon épaule, elle rigolait de mes Poilus et trouvait la langue du Vénitien assez difficile à comprendre — , de séances de piscine du pauvre dans le patio, de promenades à la Goulette, à Carthage et à La Marsa, plus l’heure du départ approchait et plus je me sentais déprimé de rentrer à Tanger, d’autant que cette fois-ci nous n’avions aucune perspective de retrouvailles proches, aucun projet. Judit me promettait qu’elle reviendrait à l’automne, mais elle ignorait quand et comment, elle n’aurait sans doute pas d’argent.
Et puis il a fallu se résoudre au départ.
— C’est à mon tour de venir, j’ai dit en la prenant dans mes bras à l’aéroport de Tunis.
— Ce serait bien…
— Je vais trouver une solution pour aller à Barcelone.
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Et je suis reparti, le cœur dans les godasses.
Le retour a été très dur, il a fallu que je mette les bouchées doubles au boulot parce que je n’avais pas réussi à tenir mon rythme de crevés ; je n’avais plus d’argent ; mes colocataires me sortaient par les yeux, ils étaient épuisants de connerie ; je comptais sur le Ramadan pour me remonter le moral, mais le jeûne, dans la chaleur et les longues journées d’été, était pénible et moi-même, au-delà des circonstances, j’avais du mal, dans la solitude, à retrouver le côté festif et spirituel qui aurait rendu supportable la faim et la soif ; je repensais sans cesse au Ramadan précédent, avec Bassam, le Cheikh Nouredine et les compagnons de la Pensée coranique, nos