Au bout de deux semaines, j’ai arrêté de jeûner, furieux contre moi-même, mais tant pis, mieux valait ne pas faire semblant. Je passais plus de temps au bureau, parce que l’air conditionné était agréable pour travailler : chez moi, même torse nu, je suais sur mon clavier. J’imaginais mes combattants souffrir de la soif en été, dans les tranchées, la boue devait sécher et croûter, c’était saisissant le nombre de ces tués, ils avaient tous un nom, un lieu, parfois je consultais la base de données pour voir ceux qui étaient morts au même endroit, au fur et à mesure de la saisie on apercevait l’étendue de la catastrophe, Verdun, la Somme et le Chemin des Dames arrivaient en tête des massacres, du coup après le travail je regardais des documentaires à propos de la Première Guerre mondiale sur Internet : l’enfer des obus, la vie des tranchées, les décisions militaires terrifiantes de cynisme. Je reconstituais, avec les documents que nous numérisions, la campagne de Belkacem ben Moulloub et de bien d’autres :
J’ai reçu un deuxième message de Bassam, j’étais maintenant absolument sûr qu’il s’agissait bien de lui :
Ramadan karim, Lakhdar khouya !
Le mail était envoyé d’une boîte aux lettres tout aussi étrange, mais différente, un Robert Smith ou quelque chose du genre.
Toujours mystérieux.
Parfois, pour me changer les idées, tard le soir, j’allais me baigner sur une des plages de l’autre côté de l’aéroport ; l’Atlantique était froid et agité, c’était agréable, je pensais fort à Judit et je rêvais qu’elle venait me rejoindre à l’improviste, ou que je partais la retrouver. Elle était en vacances quelque part en Espagne avec ses parents, et n’écrivait pas beaucoup, seulement un mot de temps en temps, depuis son téléphone. J’avais peur qu’elle m’abandonne, qu’elle se lasse ou qu’elle rencontre quelqu’un d’autre.
Il fallait que je parte. Tanger me sortait par les yeux.
J’avais décidé d’en parler à M. Bourrelier, il aurait peut-être une idée — après tout, entre amateurs de polars, il faut s’entraider. Je lui ai demandé si par hasard il ne pouvait pas m’obtenir un travail dans son entreprise en France. Il a ouvert de grands yeux : en France ! Mais justement, si on est implantés ici c’est pour que ça coûte moins cher, pas pour envoyer les travailleurs en France ! En plus, elle n’est pas en Espagne, ta copine ? (Il s’était remis à me tutoyer quand nous étions seuls.) J’ai acquiescé, en disant que je ne parlais pas trop bien l’espagnol, et que de toute façon, avec un visa Schengen, on pouvait aller partout.