Toutes ces séries de coïncidences, de hasards, je ne sais comment les interpréter ; appelons-les Dieu, Allah, le Destin, la prédestination, le karma, la vie, la chance, la malchance, comme on veut — je ne suis pas immédiatement allé à Barcelone, je n’ai pas couru retrouver Judit, parce que j’étais persuadé qu’elle était avec un autre type, c’est vrai, mais aussi parce que j’avais peur, peur de retomber dans l’errance, la pauvreté, que j’étais un peu lâche sans doute, que sais-je. J’étais fatigué. Pas de révolution, pas de livres, pas d’avenir. Je ne pouvais pas rentrer à Tanger parce que je savais qu’il me serait impossible d’en repartir, pas vers le nord, du moins, ou alors clandestinement ; sur l’Ibn Batouta j’avais entendu beaucoup d’histoires, de terribles histoires d’exil, de noyés dans le Détroit ou sur la côte atlantique, entre le Maroc et les Canaries — les Africains préféraient les Canaries parce que l’archipel était plus difficile à surveiller. Comme tous ces nègres et ces bougnoules traînant dans les rues sans rien à faire n’étaient pas bon pour le tourisme, le gouvernement canarien les envoyait se faire pendre ailleurs par avion, sur le continent, à ses frais, et les Subsahariens, les Maures, les Nigérians et les Ougandais se retrouvaient à Madrid ou à Barcelone, à tenter leur chance dans un pays où le chômage était le plus élevé d’Europe — les filles devenaient putes, les hommes finissaient dans des campements clandestins et misérables à la campagne, en Aragon ou dans la Manche, planqués entre deux arbres, à vivre champêtrement au milieu des ordures, des bidons crevés, du froid, et ils développaient de magnifiques maladies de peau, des abcès, des parasitoses, des engelures, en attendant qu’un agriculteur leur donne un peu de boulot pénible en échange de son pain rassis et de ses épluchures de patates pour leur soupe, ils épierraient des champs en hiver, ramassaient des cerises et des pêches en été — très peu pour moi, merci. On trouve toujours plus misérable que soi, par rapport à ces galériens j’étais un nanti, j’avais un peu d’éducation, un peu d’argent et un pays où, dans le pire des cas, on pouvait vivoter — j’étais un enfant de la ville, j’avais lu des livres, je parlais des langues étrangères, je savais me servir d’un ordinateur, je finirais bien par trouver quelque chose, et effectivement j’ai trouvé très vite un travail à côté d’Algésiras, grâce à Saadi bien sûr, je n’aurais jamais eu l’idée de prospecter dans cette branche, à supposer qu’une telle branche existe vraiment : alors que je me morfondais dans ma pension puante à quelques centaines de mètres de l’Ibn Batouta en imaginant Judit avec son nouveau type, il m’a envoyé un SMS pour me demander de l’appeler, ce que j’ai fait immédiatement. Il avait parlé sur le port à un “entrepreneur” de la région qui avait besoin d’un Marocain pour un petit boulot, et c’est comme ça que je suis entré au service de Marcelo Cruz, pompes funèbres : ma Fortune me jouait des tours, elle n’en avait pas assez, elle en voulait toujours plus. Le señor Cruz m’a donné rendez-vous dans un café du centre d’Algésiras, il avait un 4x4 noir, il l’a garé en double file sans aucun scrupule, il m’a reconnu à cause de la parka verte, m’a dit c’est toi Lakhdar ? j’ai répondu oui en souriant, c’est moi Lakhdar, je suis l’ami de Saadi, il m’a demandé de qui ? J’ai dit du marin de l’Ibn Batouta, il a dit ah oui, bon alors, est-ce que tu voudrais travailler pour moi, j’ai répondu bien sûr, bien sûr, de quoi s’agit-il ? Eh bien c’est un travail très simple, a-t-il dit, il s’agit de s’occuper de morts.
M. Cruz avait un visage grave et suant, une chemise ouverte jusqu’au milieu de la poitrine, une veste en cuir noire.
Je ne voyais pas très bien ce que cela signifiait, s’occuper de morts, à part mon expérience des Poilus, mais j’ai accepté, évidemment.