Je me suis confié à l’Imam de la mosquée qui venait prier pour nos morts ; je lui ai expliqué que ce M. Cruz était plutôt bizarre, ce qu’il n’a pas nié, tout en haussant les épaules avec un air d’impuissance. Il m’a raconté qu’il pensait que mon prédécesseur s’était enfui pour cette excellente raison, parce que Cruz était un être étrange, mais qui avait du respect pour les morts et pour la religion. C’est tout.
Vu d’ici, les longues journées sur l’
J’ai envisagé de faire le mur, après tout ce n’était pas si difficile, Cruz n’irait pas jusqu’à me courir après ; mais il me fallait avant tout récupérer mes papiers et de l’argent.
Un jour, M. Cruz est parti à l’aube avec le corbillard ; il est revenu avec une cargaison de morts — dix-sept, une
Dix-sept. C’est un petit nombre gigantesque. On ne se rend pas compte, en entendant, à la radio ou à la télévision, le nombre de cadavres laissés par telle ou telle catastrophe ce que représentent dix-sept corps. On se dit ah, dix-sept, ce n’est pas beaucoup, parlez-moi de mille, de deux mille, de trois mille macchabées, mais dix-sept, dix-sept ce n’est rien d’extraordinaire, et pourtant, et pourtant, c’est une quantité énorme de vie disparue, de viande crevée, c’est encombrant, dans la mémoire comme dans la chambre froide, ce sont dix-sept visages et plus d’une tonne de chair et d’os, des dizaines de milliers d’heures d’existence, des milliards de souvenirs disparus, des centaines de personnes touchées par le deuil, entre Tanger et Mombassa.
J’ai enveloppé un par un ces types dans leurs linceuls, en pleurant ; la plupart étaient jeunes, de mon âge, voire moins ; certains avaient les membres brisés ou des ecchymoses sur le visage. La grande majorité paraissait arabe. Parmi ces corps se trouvait celui d’une fille. Elle s’était tatoué au henné un numéro de téléphone sur le bras, un numéro marocain. Elle avait les cheveux longs, très noirs, le visage gris. J’étais gêné ; je ne voulais pas entrevoir ses seins, son sexe ; normalement je n’aurais pas dû la mettre en bière moi-même, c’était une femme qui aurait dû s’en occuper. J’avais peur de mon propre regard sur ce corps féminin ; j’imaginais Meryem morte — c’était elle que je mettais en bière, elle que j’enterrais enfin, seul dans la nuit de mes cauchemars, j’ai imaginé la police appeler à ce numéro de téléphone tatoué, une mère ou un frère décrocher, une voix presque mécanique les informer, en répétant très fort pour être compris, de la fin de leur sœur, de leur fille, tout comme le téléphone avait dû retentir chez mon oncle, un jour, pour annoncer cette terrible nouvelle, comme il sonnera un jour aussi pour nous, les uns après les autres, et tendrement, fraternellement, j’ai disposé cette inconnue dans son sarcophage de métal avec honte et précaution.
Peut-être n’imagine-t-on vraiment la mort qu’en voyant son propre cadavre dans celui des autres, jeunes comme moi, marocains comme moi, candidats à l’exil comme moi.
Le soir j’écrivais des poèmes pour tous ces disparus, des poèmes secrets que je glissais ensuite dans leur cercueil, un petit mot qui disparaîtrait avec eux, un hommage, une
Je n’ai jamais oublié leurs visages.
Ma haine contre Cruz grandissait ; elle était irrationnelle ; à part ma semi-captivité, il n’était pas méchant ; il croulait sous le poids des cadavres ; il avait juste cette étrange perversion qui consistait à regarder, à scruter toute la journée des vidéos extraordinairement violentes ; des égorgements en Afghanistan, des pendaisons datant de la Seconde Guerre mondiale, des accidents de voiture en tout genre, des corps brûlés par un bombardement.
Il me fallait partir au plus vite.
Je regrettais Casanova et mes soldats tous les jours. Je pensais à Judit, je lui envoyais des SMS et je lui téléphonais parfois ; la plupart du temps elle ne répondait pas aux messages ni ne décrochait et j’avais l’impression d’être dans les limbes, dans le