Le business de Marcelo Cruz avait été florissant ; pendant des années, c’était lui qui avait ramassé, stocké et rapatrié tous les corps des clandestins du Détroit, les noyés, les morts de peur ou d’hypothermie que la Guardia Civil ramassait sur les plages, de Cadix à Almería. Après le passage du juge et du légiste, quand on s’était assuré que le ou les pauvres types étaient bien crevés, le visage grisé par la mer, le corps gonflé, on appelait Marcelo Cruz ; il mettait alors la dépouille dans sa chambre froide et essayait de deviner la provenance du macchab, ce qui n’était pas une partie de plaisir, comme il disait. On n’a pas des métiers faciles, me répétait le señor Cruz pendant le trajet en 4x4 qui m’emmenait à l’entreprise de pompes funèbres, à quelques kilomètres d’Algésiras en direction de Tarifa. S’il n’y avait pas de pistes matérielles et pas de témoins survivants, s’il était impossible de mettre un nom sur le cadavre, on finissait par enterrer le mort aux dépens de l’État dans une niche anonyme d’un des cimetières de la côte ; quand on devinait sa provenance, soit parce qu’il avait sur lui un passeport, un mot manuscrit ou un numéro de téléphone, on le gardait au frais jusqu’à son possible rapatriement dans un beau cercueil de zinc plombé : M. Cruz montait alors dans son corbillard, prenait le ferry à Algésiras et ramenait le trépassé vers sa dernière demeure. Il connaissait le Maroc comme sa poche, la plupart de ses “clients” étant marocains ; des villages entiers se mettaient à pleurer quand ils voyaient arriver son fourgon de la mort. Selon ses dires, Marcelo Cruz y était tristement célèbre.
Évidemment, les derniers temps, la crise et des radars plus performants en mer avaient mis un peu à mal les affaires, alors il rapatriait surtout des travailleurs décédés tout à fait légalement en Espagne — accidents, maladies ou vieillesse, tout ce que voulait bien lui confier la Camarde, qui fauchait mes compatriotes comme les autres, Dieu merci ; mais il espérait toujours, à la fin de l’hiver, une bonne cargaison de cadavres illégaux — les eaux du Détroit étaient dangereuses à cette saison, les pateras partaient de plus loin vers l’est pour éviter les patrouilles et prenaient plus de risques : elles naviguaient quand la houle rendait difficile l’observation radar. Mon travail serait simple, il s’agirait principalement de manutention, chargement, déchargement, mise en bière, etc. ; il avait besoin d’un musulman, expliquait-il, pour que les dépouilles soient traitées dans le respect de la religion — l’Imam de la mosquée du coin viendrait me donner un coup de main.
Je serai donc son musulman à tout faire. Payé au noir. Logé sur place. Je remplaçais un autre jeune Marocain qui l’avait quitté quelque temps auparavant, parti tenter sa chance à Madrid.
Je pensais à ce salaud de Saadi, qui ne m’avait pas prévenu de la nature de ce boulot. Trois cents euros logé, nourri, blanchi. Ce n’était pas si mal.
L’idée de renvoyer de vrais macchabées au Maroc après y avoir importé virtuellement des soldats morts était assez plaisante, ma foi. Je n’avais jamais vu de cadavre. Je me demandais ce que ça me ferait. J’ai pensé à Judit, je n’étais pas du tout sûr d’avoir envie de lui apprendre en quoi consistait mon nouveau métier. Et puis ça devait lui être égal.
Les semaines auprès de M. Cruz ont été un abîme de malheur. J’ai vécu dans la mort. J’habitais une cabane de jardin à l’arrière de l’entreprise, un réduit rempli d’outils et de pots de désherbant, qui sentait l’essence de tondeuse ; le moteur de la chambre froide était contre ma cloison et me réveillait toutes les nuits par ses vibrations. M. Cruz m’enfermait dans l’enceinte en partant le soir, me libérait en arrivant le matin — il limitait au maximum mes déplacements, par peur des contrôles des flics ou de la Sécurité sociale, sauf exception rare. Quand j’avais besoin de quelque chose — vêtements, objets de toilette — il me l’achetait lui-même. Je ne recevais pas de visites. Après dix-neuf heures, quand M. Cruz remontait dans son 4x4 pour rentrer chez lui, j’étais seul avec les cercueils.