Pour tous livres je n’avais que le Coran et deux polars espagnols achetés d’occasion en ville, pas extraordinaires, mais bon, ça faisait passer le temps. Puis j’ai eu trois jours de vacances parce que Cruz est parti livrer un chargement de cadavres de l’autre côté du Détroit. Il ne pouvait pas me laisser enfermé tout ce temps, alors il m’a donné un peu d’argent de poche (jusque-là je n’avais pas encore vu la couleur de mon salaire) pour m’amuser en ville, comme il disait. J’ai passé mes journées aux terrasses des cafés, tranquille, à lire en buvant des
Je suis allé relever mes mails et là, surprise : un message du Cheikh Nouredine. Il m’écrivait d’Arabie, où il travaillait pour une fondation pieuse ; il me demandait de mes nouvelles. Je lui ai répondu en lui disant que j’étais en Espagne, sans lui préciser ma triste activité. J’ai hésité à lui raconter l’incendie de la Diffusion de la Pensée coranique, je me demandais s’il était au courant. Sa lettre était sympathique, fraternelle même ; mes soupçons quant à sa possible participation à l’attentat de Marrakech me paraissaient maintenant ridicules, même si le mystère de sa disparition soudaine restait entier — je lui ai demandé s’il savait où se trouvait Bassam.
J’ai repensé avec nostalgie aux longues séances de lecture à la Diffusion, allongé sur les tapis. Tanger était loin, dans un autre monde.
J’ai écrit longuement à Judit pour lui expliquer un peu ma vie de forçat à Algésiras ; je n’ai pas mentionné les cadavres, juste l’entretien, le ménage et l’étrange Cruz. Je lui disais que j’espérais la voir bientôt.
J’ai téléphoné à Saadi, qu’il vienne prendre un café avec moi dans le centre d’Algésiras ; il avait un visa, lui, il pouvait aller et venir comme bon lui semblait, c’était l’injustice de l’administration : plus on était vieux et moins on en avait envie, plus il était facile de se déplacer.
Il était content de me retrouver, et moi aussi. Je lui ai demandé s’il y avait des nouvelles de la compagnie — il m’a expliqué que le gouvernement marocain allait trouver une solution d’un jour à l’autre maintenant. J’étais encore à temps d’en profiter, d’après lui.
J’ai hésité. C’était une façon de quitter Cruz ; ce serait aussi dire adieu à Judit. J’étais sûr que si je rentrais à Tanger il me serait presque impossible de revenir en Espagne.
Saadi a deviné la raison de mon hésitation, il n’a pas insisté.
Je lui ai raconté mes journées chez Cruz, la grande tristesse de ce travail horrible, il écoutait en ouvrant de grands yeux et en secouant sa tête grise ; il disait eh ben, fils, si j’avais su, je ne t’aurais pas envoyé dans ce cloaque — j’ai essayé de le rassurer, sans grande conviction, en lui disant que ça me faisait un peu de fric pour partir à Barcelone dans un mois ou deux.
On est restés jusqu’au soir, assis à la même terrasse, à profiter de la brise, du lent mouvement des palmes qui versaient un peu d’ombre sur la place. Et puis il est reparti. Il m’a pris dans ses bras, il m’a dit sûr que tu ne veux pas rentrer avec moi sur le bateau ? Ça me fait quelque chose de te renvoyer là-bas.
J’ai hésité une seconde, c’était tentant de rester avec lui, de retrouver la cage flottante de l’
Finalement j’ai refusé, j’ai promis de l’appeler très bientôt et après une dernière embrassade je suis parti prendre mon bus.
J’ai aussi profité de l’absence de mon patron pour échafauder un plan. Je savais qu’il conservait — du moins quand il était là — une certaine somme d’argent dans un petit coffre-fort, pour ce qu’il payait de la main à la main, que ce coffre-fort avait une clé et qu’il la gardait dans son trousseau.
L’idée du vol m’a été donnée par le polar que j’étais en train de lire, par tous les polars que j’avais lus ; après tout n’étais-je pas enfermé dans un roman noir, très noir — il était logique que ce soient ces lectures qui me suggèrent une façon d’en sortir.