Une fois dans la cour j’ai soupiré, je tremblais comme une chose fragile. Par la vitre, j’ai vu la grosse figure de Cruz se nimber du bleu électrique de l’écran d’ordinateur et reprendre sa contemplation hébétée des formes de la mort.
Je me suis senti en danger ; la peur m’a pris, puissante, irrationnelle ; je suis allé m’agenouiller entre les clébards, leurs museaux fouillaient mes aisselles, la douceur de leur pelage et leur regard clair m’ont un peu réconforté.
Cruz semblait toujours vaciller ainsi au bord de la parole.
Je n’avais jamais rencontré la folie auparavant, si Cruz était fou — il ne se lançait pas dans des diatribes déraisonnables, ne se frappait pas la tête contre les murs, ne mangeait pas ses excréments, n’était pas pris de délire, de visions ; il vivait dans l’écran, et dans l’écran, il y avait des scènes terribles — de vieilles photos de supplices chinois, où des hommes saignaient, attachés à des poteaux, la poitrine découpée, les membres amputés par des bourreaux aux longs couteaux ; des décapitations afghanes et bosniaques ; des lapidations, des éventrations, des défenestrations et d’innombrables reportages de guerre — après tout la fiction était bien mieux filmée, bien plus réaliste que le documentaire ou les clichés du début du siècle et je me demandais pourquoi, dans ses images, Cruz cherchait surtout la mention “réel” ; il voulait la vérité, mais quelle différence cela pouvait-il bien faire : il avait de vrais cadavres plein sa chambre froide, il les connaissait intimement, il les fréquentait depuis des années et je me demande encore aujourd’hui ce qui pouvait le pousser à cette observation virtuelle maladive, il aurait dû être guéri de la mort et pourtant il ingurgitait des kilomètres d’images de tortures et de massacres, qu’y cherchait-il, une réponse à ses questions, aux questions auxquelles les macchabées ne répondaient pas, une interrogation sur le moment de la mort, sur l’instant du passage, peut-être — ou tout simplement peut-être avait-il été avalé par l’image, les corps lui avaient fait quitter le réel et il fouissait la réalité cybernétique pour y retrouver, en vain, quelque chose de la vie.
Au fil des jours, il m’effrayait de plus en plus, sans raison — c’était la plus inoffensive des créatures ; il était doux avec moi, doux avec ses chiens, respectueux avec les morts. Chaque jour j’hésitais à lui demander mon passeport et à prendre mes cliques et mes claques, tant pis pour le fric, adieu monsieur Cruz, les noyés et la lumière bleutée des tortures sur YouTube, advienne que pourra — mais chaque soir, dans mon réduit, rassuré par la compagnie des chiens, par la douceur de leur fourrure, par leur calme haletant, je me reprenais à rêver au vol, aux deux ou trois mille euros que pourrait peut-être me rapporter le coffre-fort de Cruz. J’avais échafaudé un plan, une de ces combines qui ne fonctionnent que dans les livres, jusqu’à ce qu’on les essaye : aller en ville pour acheter une clé semblable, c’était peut-être un modèle commun, et la substituer sur le trousseau, qu’il laissait souvent traîner dans l’entrée — bien sûr la nouvelle clé n’ouvrirait pas le coffre, mais quand il s’en rendrait compte, avec un peu de chance je serais loin.
Tous les cadavres que je lavais et mettais dans leurs boîtes justifiaient mon larcin, pensais-je — pourtant M. Cruz avait un métier honnête, il ne tuait pas lui-même ces pauvres gens, il était charitable, il ne saignait pas les familles des défunts, sa proie c’était l’État, la Communauté autonome d’Andalousie qui lui payait son
Plus ma détermination augmentait, plus la possibilité de passer à l’acte me tenait éveillé la nuit ; de quelle façon m’emparer de la clé du coffre-fort, à quelle heure fuir, comment — il fallait que j’aille à pied jusqu’à l’arrêt de bus, à trois cents mètres, et que j’attende le bon vouloir des très erratiques transports interurbains andalous. C’est le moment où je serai le plus vulnérable, comme dans les romans. Les livres et les prisons étaient pleins de types qui faisaient des boulettes énormes et qu’on pinçait sans difficultés, comme ça, à un arrêt de bus ou à la terrasse d’un café. Ce ne serait pas mon cas. Le bus, la gare routière, l’autocar de vingt-trois heures et le lendemain j’étais à Barcelone, perdu dans la foule.