Je n’arrivais pas à me décider à agir. Cruz était de plus en plus hypnotisé par Internet ; il restait tard, parfois jusqu’à dix heures du soir, à explorer ses vidéos mortelles — il avait découvert un site intitulé faces of death où se trouvaient des centaines de morts violentes : une jeune manifestante iranienne tuée par les forces de l’ordre, des révolutionnaires égyptiens abattus par la police, des militaires libyens brûlés vifs dans leur jeep, des enfants syriens massacrés, l’actualité remplissait Internet de documents pour Cruz.

Un jour particulièrement noir, le Détroit a vomi un vieux cadavre bien abîmé que des promeneurs ont découvert sur une plage — le juge s’est déplacé, a signifié qu’on pouvait virer ces détritus du sable, le légiste a conclu à la noyade et Cruz s’est précipité avec son corbillard pour prendre en charge les restes avant la concurrence : c’était bien triste et bien dégueulasse, le type avait tatoué “Selma” en arabe sur le cœur, voilà tout ce qui pouvait servir à l’identifier : il n’avait plus de visage, enfin rien de reconnaissable, on l’a vite, très vite enfermé dans sa boîte en zinc pour ne plus le voir. Le señor Cruz a jeté ses gants en plastique, puis son masque ; il avait une petite larme au coin de l’œil droit, qu’il a effacée en frottant son visage contre son biceps, bras tendu. Il a soupiré, il s’est tourné vers moi, sans rien dire, il a traversé la cour pour marcher jusqu’à mon réduit, les chiens l’ont suivi en remuant la queue, pensant qu’il voulait jouer ou leur donner à manger ; il est ressorti de la cabane de jardin une bouteille à la main, je me suis demandé s’il avait planqué là-bas un litre de scotch que je n’aurais jamais remarqué, mais le récipient avait l’air plus petit que son éternel Cutty Sark. Il m’a fait signe de le suivre dans le bureau ; il a dit de sa voix minuscule :

— On a bien mérité un verre, hein Lakhdar ?

Il s’est assis comme à son habitude derrière son écran, a secoué la souris, a entré son code ; je suis resté debout.

— Assieds-toi, assieds-toi on va boire un coup et discuter un peu.

J’ai cherché une excuse pour m’échapper, mais je n’en ai trouvé aucune ; j’étais trop crevé par la mise en bière pour réfléchir — chaque fois, je finissais lessivé.

Je me suis installé dans le canapé. J’ai regardé la bouteille qu’il avait posée sur son bureau ; c’était un flacon en verre d’un demi-litre, l’étiquette était tournée vers lui. M. Cruz avait besoin d’un coup de raide ; sa longue figure était pâle, ses yeux cernés. Il a mis une vidéo, par réflexe — il a fixé l’écran une seconde avant d’arrêter le défilement des images de mort que je ne voyais pas.

— Bon, Lakhdar, un petit whisky ?

Il était soudain d’une nervosité extraordinaire, il est allé jusqu’à la cuisine, il est revenu avec deux verres et de la glace dans un seau en métal.

Je n’ai pas voulu le vexer, j’ai accepté. Ça me ferait peut-être du bien à moi aussi.

Il a attrapé immédiatement une bouteille de Cutty sur l’étagère, l’a ouverte, a servi le whisky en une seconde, a balancé deux glaçons dans chaque calice et s’est enfilé le sien cul sec, avant même que j’aie pu attraper le mien. Il a soufflé un ahhh de soulagement, s’est resservi, m’a tendu mon verre avant de basculer dans le fauteuil, l’air détendu.

J’ai vidé la moitié du liquide d’un trait, moi aussi. Je n’avais jamais bu de whisky. Pour moi c’était une boisson de légende qu’il fallait goûter dans un bar à Londres, voire à Paris, avec une fille à ses côtés. Goût de punaise écrasée, sensation de brûlure dans l’œsophage. Difficile de comprendre l’intérêt de mes auteurs pour ce breuvage. Surtout dans ces circonstances.

Cruz m’observait, comme d’habitude, au bord de la parole ; il paraissait toujours sur le point de dire quelque chose qui ne sortait jamais, bègue éternel. Il commençait une phrase par mon prénom, disait Lakhdar ? Je répondais oui monsieur Cruz, et puis plus rien, il me fixait en silence.

J’ai prié pour quitter cet endroit au plus tôt. Tant pis pour l’argent, tant pis pour tout ; j’allais récupérer mon passeport et partir. Rentrer au Maroc, retrouver Tanger, oublier Algésiras, oublier les morts, oublier Judit et Barcelone.

J’allais dire immédiatement à Cruz que je voulais rentrer chez moi. C’était le bon moment, il avait l’air un peu rasséréné par l’alcool ; il a eu encore une hésitation, a articulé Lakhdar ? sans rien dire de plus. Il a saisi le petit flacon, s’en est servi une bonne rasade, a rajouté une belle dose de whisky jusqu’à remplir le verre aux trois quarts. Puis il a fixé le mélange des yeux ; il faisait tourner les glaçons qui n’avaient pas encore fondu.

Je me suis levé, je ne tenais plus en place. J’ai dit monsieur Cruz… Il m’a regardé avec un tel air de peine, un tel air de souffrance marquait sa grosse figure, tout à coup, que j’ai murmuré il faut que j’aille donner à manger aux chiens.

Il s’est passé les mains sur le visage, comme pour essuyer une sueur absente.

Il a dit Lakhdar ?

— Oui monsieur Cruz ?

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