— Parfait. Lance le truc, on ne sait jamais. Pour en revenir aux gosses, ce qu’il y a de plus intéressant chez eux, répéta Adamsberg pour ceux qui n’avaient pas suivi leur conversation, ce sont leurs parents. Les pères surtout, et Matthieu a confirmé qu’ils frappaient les enfants. C’est le triste et banal engrenage ordinaire, un enfant brutalisé a toutes chances de brutaliser. On a donc cinq brutes avérées à Louviec. Matthieu, par miracle, l’un de ces gosses porterait-il le nom d’un de nos huit puceux ?

— Bon sang, dit Matthieu après avoir consulté la liste. On en a deux. Cozic et Le Roux.

— Ce qui ne veut pas dire grand-chose, dit Mercadet en levant le nez de sa machine. Le Roux, c’est un nom répandu en Bretagne. On doit en avoir plusieurs à Louviec. On a un Cozic et trois Le Roux, précisa le lieutenant après quelques instants. Impossible de connaître la progéniture. Il faudrait que je craque les fichiers de la mairie, ajouta-t-il en questionnant Matthieu du regard.

— Ça ne laissera pas de traces ?

— Je n’en laisse jamais.

— Alors allez-y.

Il ne fallut pas plus de quatre minutes à Mercadet pour obtenir ses résultats.

— Cozic est marié, sans enfant, ce n’est pas le nôtre. Il se peut que le père du petit Cozic vive ailleurs qu’au village. Deux dénommés Le Roux ont des garçons, mais un seul est âgé de onze ans. Et il s’agit de notre Kristen Le Roux, marié.

— Son dossier s’alourdit, murmura Matthieu.

— Soyez vigilants, insista Adamsberg. Quelque aimables soient les apparences, il y a sans doute un meurtrier dans le tas. Il est quelle heure ?

— T’as deux montres au poignet, dit Matthieu, et tu ne sais pas l’heure ?

— Forcément, Matthieu, elles ne marchent pas.

— Vingt heures cinq, dit Matthieu en souriant tandis que Berrond se répétait la phrase : « N’essaie pas toujours de comprendre. »

— Heure du repas. La cuisinière de notre Centre d’accueil, cette belle et bienveillante femme qui nous concocte des petits-déjeuners princiers, informée du rapt de Retancourt, nous y attend pour un « dîner de retrouvailles ». On ne peut pas se défiler. Matthieu, on se retrouve ici demain à treize heures ?

— C’est sans doute fermé le dimanche, dit Veyrenc.

— Vous rigolez ? intervint Johan qui installait sa clientèle. À l’Auberge des Deux Écus, y a pas de pause, y a pas de répit. Surtout qu’avec le samedi soir, c’est le dimanche que je fais ma meilleure recette. Faut dire que moi et le répit, ça fait deux.

— C’est-à-dire ? demanda Veyrenc, amusé, anticipant la réponse de l’apparent invincible géant de l’auberge.

— C’est-à-dire que si je m’arrête, je tombe dans le trou.

— Quel trou ?

— Ben le trou noir. Celui où il y a la tristesse. Alors merci non, je préfère bosser. D’accord pour treize heures, je vous garde une table. Vous pourrez parler, avec le boucan qu’il y a le dimanche, personne ne vous entendra. Et si je peux me permettre, madame Retancourt, je me répète, mais on est drôlement soulagés de vous revoir parmi nous. Ils faisaient triste mine, vos collègues. Même bourrés de cidre, pas moyen de leur arracher un mot, fallait voir.

— Merci, dit Retancourt, avec son plus charmant sourire qu’on ne voyait pas souvent.

Ces deux baraqués se plaisaient, pas de doute là-dessus.

— Y a un truc qui me chiffonne, dit Johan. De vous ou de moi, qui c’est qui dépasse l’autre ?

On colla Retancourt et Johan dos à dos, au plus grand contentement de Berrond, et Johan l’emporta de plusieurs centimètres.

— Vous avez triché, Johan, dit le défenseur Berrond en frappant sur la table. Vos bottes ont des talons.

— Vrai, dit Johan en ôtant ses chaussures avant de recommencer l’épreuve, qui lui donna deux centimètres de plus.

— Oui mais c’est une femme, ça ne compte pas, dit Johan qui prenait le parti de Retancourt. Car moi, je ne sais pas si j’aurais été capable de « tordre, tirer et clac ».

— Faut bien se concentrer, c’est tout. Vous pouvez m’appeler par mon prénom, Johan.

— Et c’est comment votre prénom ?

— Violette.

Violette, comme la petite fleur fragile.

<p>XV</p>

Les huit policiers se retrouvèrent le lendemain à l’heure du déjeuner dans la salle bruyante de l’auberge. Leur table était prête et Johan apportait déjà l’entrée, une crème d’artichauts, dont il leur susurra la recette. Et un petit verre d’eau contenant quelques violettes cueillies au matin, qu’il déposa près de l’assiette de Retancourt. Mercadet avait dormi onze heures et se sentait prêt pour la journée.

— J’ai horreur des artichauts, dit Noël à voix basse.

— Goûtez d’abord la crème de Johan, dit Verdun, et vous verrez qu’il n’y a pas que des artichauts.

— Berrond, tu résumes les interrogatoires ? demanda Matthieu.

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