— Et donc, sur nos quatorze hommes infestés, on doit éliminer les barbus.
— Bon Dieu, dit Noël, faut tout recommencer ?
— Une seconde, dit le lieutenant Verdun. Je suis de Louviec et j’y ai deux frères. Je crois pouvoir dire que je connais un sacré paquet de gens ici. Et Berrond aussi, il y a vécu ces dix dernières années avec sa femme jusqu’à sa mutation à Rennes. Peut-être qu’à nous deux, on peut vous indiquer les barbus.
— Tenez, dit Mercadet en tournant sa machine vers les deux hommes.
Berrond et Verdun examinèrent la liste des quatorze noms, se concertant de temps à autre.
— Non, pas Yvon Briand, dit Verdun.
— Je t’assure que si. Je l’ai vu hier dans la file de gens qui attendaient devant chez Gwenaëlle.
— C’est qu’il vient de la laisser pousser alors, et récemment. Peut-être après l’achat des couteaux. Une barbe de trois-quatre jours, ça collerait ?
— Oui, dit Adamsberg.
— Donc on le garde, dit Verdun en versant une seconde tournée de cidre.
— Il y a généralement deux raisons pour qu’un homme laisse pousser sa barbe, dit Adamsberg. Un, ça l’ennuie de se raser chaque matin, comme chacun de nous. Deux, les types qui atteignent cinquante, cinquante-cinq ans, se mettent à porter la barbe pour masquer les premières rides ou un double menton. Eux, c’est rare qu’ils changent d’avis et se la rasent, même pour y substituer un postiche. D’après vous, on a combien de barbus dans le lot ?
— Je dirais six, estima Verdun. Restent sept imberbes et Yvon Briand.
— Et ces huit hommes, vous pourriez me donner leur âge ? demanda Adamsberg qui prenait quelques notes.
— Pas des jeunes, assura Mercadet. En majorité des hommes mûrs, la cinquantaine ou un peu plus, et deux sexagénaires.
— Nous restent donc huit gars, couverts de puces, imberbes ou avec une barbe récente, mûrs mais encore dans la force de l’âge. Seuls ? Mariés ?
— Cinq d’entre eux vivent seuls. Un veuf, trois divorcés et un célibataire endurci.
Quatre coups retentirent à la porte et Veyrenc alla ouvrir, désireux de complimenter Johan sur son chant.
— Du Rameau, lui dit-il. Mais de quel opéra ?
—
— Oui. Vous chantiez ce morceau de bravoure où Dardanus s’apprête à affronter le monstre.
— Un passage irrésistible.
— Eh bien mes compliments, Johan, j’espère vous entendre encore, acheva Veyrenc en reprenant sa place.
— J’ai pas de mérite, dit Johan en secouant la tête, souriant. Mon oncle, c’était un musicien des rues, il m’a appris quelques airs.
— Il y a autre chose qu’on a oublié, reprit Retancourt.
Berrond tourna la tête vers Retancourt dont il était en un coup de foudre devenu un nouvel adepte, au point de se concentrer non pas sur sa taille et sa masse musculaire mais sur son visage rond encadré de cheveux blonds trop courts, auquel il trouvait un charme discret mais certain. Ce qui était vrai.
— J’y ai pensé quand ces types parlaient dans la voiture. L’un d’eux regrettait qu’ils n’aient pas porté des postiches et le chauffeur a râlé, pas question qu’il se retape un eczéma, les colles de ces faux poils, c’était de la merde à vous bousiller la peau. Il n’avait pas tort car pour qu’un postiche tienne bien, il faut un sacré adhésif. Et un sacré adhésif, surtout quand on le porte longtemps, ça donne quoi ?
— De l’eczéma, dit Matthieu.
— Ou une allergie, une dermatose quelconque mais en tous les cas, la peau rougit.
— Très juste, dit Adamsberg. Et donc celui qui a acheté les couteaux aurait une irritation des lèvres ou du menton.
— Cela m’est arrivé d’en porter, dit Matthieu, mais la rougeur a disparu en quelques heures. Notre gars peut avoir retrouvé une peau de bébé.
— On n’a que cela pour débuter, on tente quand même, dit Adamsberg.
— Comment organise-t-on l’interrogatoire des huit types ? demanda Veyrenc.
— À leur porte. On ne va pas infester toute la gendarmerie. Je pense que Matthieu et ses deux lieutenants sont les mieux à même pour le faire. Ils connaissent plus ou moins ces hommes qui leur parleront bien plus facilement qu’à des flics de Paris.
— C’est certain, confirma Matthieu.
— Même chose, gardez vos distances. Tâchez de vous informer sur leurs compagnes. Et regardez bien si le bas du visage des gars garde des traces de rougeurs.
— Ça sera facile de les trouver, demain c’est dimanche.
— Quant aux questions, elles sont évidentes : où étaient-ils à l’heure de l’assassinat de Gaël et d’Anaëlle ? Insistez sur Anaëlle, c’est bien plus proche dans leur mémoire. S’ils vous disent qu’ils regardaient la télé mercredi dernier, demandez-leur quel programme. Mercadet, préparez un résumé des films et émissions les plus susceptibles d’avoir capté l’intérêt ce soir-là.
— Mercredi, il y avait le match de foot France-Allemagne, dit Verdun. Je le sais, je l’ai regardé avec Noël. L’Allemagne a gagné 1 à 0 dans les dernières minutes de la prolongation. Ça a duré jusque vers 22 heures.