— Ajoutons une forte suspicion pour Corentin Le Tallec, l’épicier, dit Matthieu, tendant la main vers la poche d’Adamsberg pour lui mendier muettement une cigarette, qu’il alluma à la flamme d’un des bougeoirs que Johan disposait çà et là pour affirmer l’origine moyenâgeuse de son auberge. Son cas est assez délicat. Ouvert, allègre, plutôt jovial même, il pense le plus grand bien de Chateaubriand, dont il est très fier. Mercredi soir, après avoir échangé quelques mots acerbes avec son commis, qui avait laissé des pommes flétrir au fond des cageots, mais rien de bien méchant selon le commis lui-même, il était parti pour Combourg jouer au casino, où il perd régulièrement pas mal de fric. Le commis, qui évacuait les pommes abîmées, l’a entendu démarrer avant vingt et une heures. Il n’attendait pas son retour avant vingt-trois heures et ne se pressait pas. « Mais le patron, a dit le commis, est rentré moins d’une heure plus tard et je me suis hâté de jeter toutes les pommes gâtées. Ça fait qu’il est resté quoi, le patron, au casino ? Un quart d’heure à tout casser ! Même pas le temps de faire un poker, ça rime à quoi ? Il m’a dit qu’il y avait ce “vieux con d’avocat” à une table et qu’il “préférait ne pas le croiser”. »
— Ce qui pourrait signifier qu’il est resté cinq minutes au casino, dit Adamsberg, pour y asseoir son alibi, puis est rentré et a eu le temps de tuer Anaëlle. On a donc trois gars notés en rouge. Quel est le dernier de nos puceux ?
— Alban Rannou, dit Verdun. Il n’était pas chez lui mais très affairé dans son garage, grognant tout seul. Ma question sur son emploi du temps de mercredi soir l’a foutu en rogne. Il bossait sur cette « saleté de bagnole » depuis des jours, soirs et dimanche compris, bagnole qu’il devait rendre le lendemain, avec une bonne prime à la clef s’il tenait les délais. J’ai tenté de l’amadouer, lui demandant ce qui déraillait à ce point. « Tout déraille, bon sang ! Elle a plus de vingt ans, cette tire, et elle couche dehors, alors imaginez le boulot ! » Bien sûr qu’il a pu programmer la lumière, mais honnêtement, il était crédible.
— Tous sans preuve et sans mobile, dit Matthieu. Mais trois dans le rouge, quatre en situation chancelante et peut-être Rannou hors de cause.
— Kerouac pourrait avoir un mobile, dit Berrond : un type seul, handicapé par la vie, se sentant inférieur aux autres et humilié, peut soudain se révolter et reprendre pouvoir et puissance en tuant.
— Je vais réfléchir à tout cela, conclut Adamsberg en se levant et renfournant son carnet dans sa vieille veste noire.
Pour ceux qui connaissaient Adamsberg, réfléchir ne signifiait nullement s’asseoir à une table, le front posé sur une main. Mais marcher de son pas lent, laissant les idées de toutes sortes – il ne faisait pas le tri – flotter au rythme de sa marche tanguante, se croiser, s’entrechoquer, s’agglomérer, se disperser, en bref les laisser agir à leur guise. Bien entendu, comme tout flic, il mémorisait les faits matériels et les témoignages. Parfois, ceux-ci suffisaient à identifier le coupable et l’affaire était réglée. Cela avait été le cas dans la tuerie des cinq jeunes filles, et même si le fait avait résisté longtemps, c’était bien un indice matériel qui avait mené au coupable. Mais quand les éléments pratiques résistaient et ne permettaient pas de désigner tel ou tel, alors il n’y avait pas d’autre choix que de s’immerger dans l’univers des libres rêveries et de leurs idées envasées, de tenter de les faire éclore, de forcer leur naissance. Il ne connaissait pas d’autre méthode.
« Cordial », « ouvert », « chaleureux », il lui semblait qu’il n’avait jamais autant entendu ces mots en si peu de temps. Johan d’ailleurs avait été plus que cordial en offrant ces fleurs à Retancourt. Et le tueur, où mettait-il ses gants, nom de Dieu ? Et les sacs en plastique avec lesquels il protégeait ses chaussures ? Le lendemain de la mort de Gaël, les flics de Matthieu avaient retenu les camions de ramassage, le temps de fouiller vainement une cinquantaine de poubelles publiques aux alentours. Le type devait les fourrer dans ses poches et laver le tout chez lui. À moins qu’il n’utilise un chiffon pour entourer le manche du couteau et le fasse brûler à son retour.