— Je suppose que pas mal de nos gars se sont collés devant leur poste, dit Mercadet. En moyenne, les Français de cet âge passent quelque trois à quatre heures par jour à regarder la télé. Avec un match, l’audience doit grimper.

— Il y avait aussi une bonne série policière et un film sur Robin des Bois, pas mal foutu, ajouta Verdun. Comme le match piétinait, je me faisais suer et je zappais de temps à autre.

— Et s’ils ont visionné sur Internet, reprit Adamsberg, demandez des détails. Personnages, lieux, intrigue, etc. Et s’ils étaient dehors, ont-ils des témoins ? Enfin, sont-ils en bonnes relations avec Josselin de Chateaubriand ? Et – quelle que soit la réponse –, que pensent-ils de lui ? Ce qui est dommage, c’est que j’aurais aimé des photos. Voir leurs visages. Pour le moment, je me contenterai de leur description. Vous pouvez me donner leurs noms ? Et leurs professions si vous les connaissez ?

Le rond Berrond reprit sa liste tandis que Mercadet encodait les données, en tapant si vite qu’on pouvait à peine suivre le mouvement de ses doigts.

— Yvon Briand, commença Berrond. C’est celui à la barbe naissante que j’ai vu se gratter devant chez Gwenaëlle. Il est ramoneur. Vit seul, il est veuf. Je signale le fait car ce n’est pas si simple de s’absenter le soir quand on est marié. Puis on a Jestin Cozic. Il fait quoi Cozic ?

— Livreur de bois, un costaud, répondit Verdun. Marié. Il habite dans la rue basse.

— Je le situe, intervint Matthieu. Il est venu un jour à Combourg porter plainte pour vol de fagots. Un type pas agréable. Marié, oui, mais pas tant que cela. Sa femme est garde de nuit auprès de personnes âgées.

— Exact, dit Verdun, et elle est très demandée. Il se dit çà et là qu’elle a choisi ce boulot pour éviter les nuits avec Cozic.

— Kristen Le Roux, enchaîna Berrond. Lui, c’est le plombier. Marié. Hervé Kerouac, un des instituteurs. Il me semble me rappeler qu’on le dit célibataire endurci. Tristan Cloarec, c’est l’électricien.

— Divorcé, précisa Matthieu. Je connais sa femme, elle vit à Rennes à présent.

— Mikael Le Bihan, poursuivit Berrond. Je ne sais pas ce qu’il fait.

— Il conduit le car, dit Verdun. Marié.

— Corentin Le Tallec, il tient l’épicerie. Il était marié, sa femme l’aidait à la caisse. Mais ils ont divorcé avant que je ne quitte Louviec. Et enfin Alban Rannou, qui tient le garage de la grand-rue. C’est un peu la même histoire que Le Tallec. Sa femme tenait la comptabilité avant de se séparer et filer avec un gars de Combourg.

— Ce qui nous fait cinq hommes seuls chez eux, dit Adamsberg, plus Cozic dont la femme travaille du soir au matin. Vu leurs métiers, tous ont dû avoir à faire avec Chateaubriand.

— Je croyais qu’on ne suivait pas cette piste.

— On la suit pour la perdre.

— Ah bon, dit Berrond sans essayer de comprendre. C’est ce que lui avait recommandé son commissaire à propos d’Adamsberg : « N’essaie pas toujours de comprendre. »

— Je prends Cozic et Le Tallec, je les connais bien, dit Matthieu.

— Et moi, dit Verdun, examinant la liste comme il aurait choisi son plat sur un menu, je prends Le Bihan et Rannou. J’ai des notions de mécanique.

— Donc à moi Le Roux et Kerouac, conclut Berrond. Il en reste deux. Yvon Briand, qui en veut ?

— Pas très causant mais je prends, dit Matthieu. Et Cloarec ?

— Je le veux bien, dit Berrond, ça fait un moment qu’on ne s’est plus vus.

— C’est organisé pour nos huit gars, conclut Adamsberg. Il nous faut aussi savoir où en sont les plans des « Ombreux » contre les « Ombristes ». Connaître la date et le lieu de la prochaine réunion.

— Ça, c’est facile, coupa Verdun. Un de mes frères est marié à une « Ombreuse », pas une fanatique mais tout de même, ce n’est pas marrant tous les jours, dit-il en s’éloignant pour l’appeler.

— Reste l’internat, dit Adamsberg à Matthieu. Ça a donné ?

— Excellente idée, la fouille des sacs. On en a trouvé cinq couverts de griffures de chat. Sans surprise, ces cinq gosses font partie des plus fortes têtes de l’internat. Perturbateurs, harceleurs, provocateurs, batailleurs, tout ce que tu veux. Tous de onze à douze ans. Je les ai rencontrés, avec l’autorisation du proviseur. En bloc, ils ont nié et dévidé des chapelets d’injures. Mais séparément, en appuyant un peu tout en feignant la compréhension, et en leur apprenant surtout les suites pénales de la maltraitance envers un animal, ils ont tous lâché le truc, y compris le meneur, qui est vraiment un brutal endiablé. Tous des durs et des hâbleurs, mais je les crois malheureux. Je leur ai demandé à chacun si leur père les frappait : la réponse est oui.

— C’était à prévoir, dit Verdun. J’ai la date de la prochaine réunion des « Ombreux » : après-demain lundi, à vingt et une heures trente, 5, rue du Prieuré. C’est chez cette saleté de Serpentin. Elle mène la danse.

— Matthieu, demanda Adamsberg, tu n’aurais pas dans tes rangs une flic, bonne comédienne, susceptible d’infiltrer cette réunion ?

— J’en vois deux. L’une d’elles me paraît bien, elle a une tante à Louviec. Quarante-huit ans, ça te va ?

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