— C’est déjà prêt, dit le lieutenant en tirant une feuille de sa poche tandis que Mercadet mettait sa machine en place. J’ai commencé par Kristen Le Roux, le plombier qui a mis son fils en internat. Il n’était pas ravi de voir débarquer un flic un dimanche matin, et de très mauvais poil. Je vois très bien comment un gars de ce genre peut tabasser son gosse pour un oui pour un non. Le gosse n’était pas là d’ailleurs – il avait préféré sortir avec sa mère. Si tueur il y a parmi ces huit, Le Roux serait à classer en bonne position : et d’une, dit-il en regardant Mercadet taper d’une main tout en mangeant de l’autre, il a des traces de rougeurs sur la lèvre et le menton. Et de deux, son alibi est lamentable : mercredi dernier, ils avaient un couple d’amis à dîner, mais lui avait déjà tellement bu à neuf heures qu’il a déclaré devoir aller marcher un moment pour dessaouler. Il était clair que sa femme en était encore ulcérée et c’est d’elle que je tiens les horaires : il est parti une demi-heure, de vingt et une heures quinze à vingt et une heures quarante-cinq. Leur maison est à neuf minutes à pied du magasin d’Anaëlle, j’ai calculé. Le temps de surveiller sa sortie, de la tuer et de remballer ses gants, ça colle bien. Mauvais pour lui également : leurs invités, auxquels j’ai rendu visite, étaient étonnés tous les deux de le voir revenir en bonne forme, droit comme un i. Le mari surtout, qui a plus l’habitude des cuites. Soit Le Roux récupère très vite, soit son meurtre lui a fait oublier de continuer à jouer l’ivresse.
— Et son avis sur Chateaubriand ?
— Neutre. Il le connaît peu et moins encore son fameux ancêtre, dont il n’a rien à foutre, a-t-il précisé.
— C’est noté, dit Mercadet. Encadré en rouge.
— L’instituteur, Hervé Kerouac, n’est pas en bonne posture non plus, enchaîna Berrond. Ça vous paraîtra étonnant, mais lui aussi avait la lèvre un peu irritée, à travers quelques poils qui repoussaient. Pas pu voir le menton avec sa barbe de quelques jours, comme Briand. Il se préparait pour aller à la messe et, dans cette perspective peut-être, il était onctueux comme un curé. Tout le contraire de ce râleur de Cozic. Si l’on cherche un mobile de rage aveugle – car c’est bien cela qu’on cherche, non ? –, j’ai appris par une commère de la troupe Serpentin que le bruit courait que Kerouac était stérile, ce qui expliquerait que les femmes se tiennent à distance. D’autres le disent impuissant, on n’est pas bien fixés là-dessus. C’est cette commère, jacasseuse comme une oie, qui m’a également confié que, frustré par sa vie amoureuse désastreuse, il se donnait entièrement aux écoliers et aux études. Études de qui, entre autres ?
— De Chateaubriand, dit Adamsberg.
— Voilà. Et dans son salon trône une reproduction du grand homme. Outre sa lèvre irritée, son alibi est désastreux. D’après ses dires, il aurait travaillé jusqu’à vingt-deux heures pour corriger des copies. Mais sa voisine, qui sortait sa poubelle, assure que tout était noir chez lui à vingt et une heures trente. Elle a croisé une amie dans la rue et elles ont bien parlé vingt minutes, sans voir rentrer Kerouac.
— Elle est sûre de ne pas se tromper de soir ?
— Certaine. C’est le mercredi qu’on sort les déchets à recycler.
— Noté en rouge, répéta Mercadet.
— Quel est le genre du gars ? demanda Adamsberg.
— Nerveux, en partie chauve, pas bien beau mais sourire accueillant. J’ai enchaîné avec Cloarec, il avait regardé le match à la télé, et il connaissait le score.
— Facile, dit Adamsberg. Si la France l’avait remporté, il y aurait eu des coups de klaxon dans Louviec.
— Mais il savait que le but avait été marqué de justesse pendant les prolongations. Pour autant, cette info devait défiler sur l’écran dès les premières heures de la matinée.
— C’est un alibi, convint Adamsberg, mais chancelant. Et avec les programmateurs, facile aussi de déclencher et couper la télévision et de même pour les lumières. Donc le cas est douteux. Il en sera de même pour tous ceux qui ont regardé ce match.
— C’est-à-dire, d’après les notes de Verdun et du commissaire Matthieu, trois autres gars : Cozic, Briand et Le Bihan. La femme de Cozic était partie comme d’habitude à vingt heures quarante pour assurer sa garde de nuit, Briand était seul, et la femme de Le Bihan sortie dîner chez sa mère.
— Une occasion offerte sur un plateau, observa Matthieu.
— Tous quatre notés avec un point d’interrogation, conclut Mercadet.
— Mais tous quatre sans animosité particulière envers Josselin, précisa Berrond. Enfin, selon leurs dires.