— Mais quel type d’affaire ? dit Adamsberg. Officielle ? Clandestine ? Une seule ? Plusieurs ? Ou bien le principe même en général ? En tous les cas, une affaire qui touche le tueur de près, c’est peu de le dire. Supposons qu’il ait perdu un embryon, un fœtus, pourquoi sa rage le pousserait à tuer des personnes comme Gaël, Anaëlle, le maire ? Parce que eux l’auraient « écrasé » volontairement, cet embryon ? S’il a perdu un fœtus et ne l’a jamais supporté, sa colère le porterait alors à tuer ceux qui l’auraient fait intentionnellement : des hommes poussant la femme à se débarrasser du fœtus, une femme le décidant d’elle-même. Peut-on imaginer Gaël et le maire ayant mis chacun une femme enceinte, et tenant au secret ? Mais pourquoi pas ? Ce qui reste étonnant, c’est pourquoi le maire a employé le mot « embryon » et non pas « fœtus ». Ce n’est pas anodin.

En même temps qu’il parlait en mangeant à son rythme, Adamsberg avait observé le visage de Berrond qui s’était crispé et sa posture, qui s’était voûtée. Peut-être était-il contre l’avortement ou bien le sujet le gênait.

— Ce qui laisse penser que ces avortements auraient été clandestins, dit Veyrenc.

— Juste, dit Mercadet. Imaginons que le maire ait eu une liaison, évidemment confidentielle, et que sa compagne se soit retrouvée enceinte. Il était bien placé pour savoir que tout se devine, se renifle et se murmure à Louviec. Si bien qu’une visite chez le médecin, un séjour en clinique, tout cela aurait multiplié les risques d’ébruiter la vérité. Dans le cas du maire, un avortement officiel aurait fait scandale.

— Gaël, demanda Adamsberg à Matthieu, tu m’as bien dit qu’il était marié ?

— Oui. Je ne la connais pas, mais selon Johan, c’est une femme sympathique et qui est restée assez belle. Ce qui n’empêchait pas Gaël d’avoir une maîtresse.

— Et surtout, c’est l’épouse qui a la galette, intervint Johan. Héritage de son père. Ce qui explique que, même avec les tarifs que je pratique, Gaël pouvait se permettre de venir dîner ici si souvent, dîner et boire. Et ce n’était pas que du cidre. Alors un avortement au grand jour, pensez-vous, hors de question. Sa maîtresse a dû s’arranger, comme on dit.

— Johan, dit Adamsberg, nous parlons sans contrainte devant vous car Matthieu nous a assurés que vous étiez une tombe. Le contrat tient toujours ? Rien ne filtrera de cette affaire d’œuf ?

— Pas un éclat de coquille.

— Merci Johan. Et vous en connaissez, des… arrangeuses ?

— Je reprendrais bien une part de votre pâté de lapin, dit Retancourt.

— C’est comme si c’était fait, Violette. Des arrangeuses ? Il y a bien des noms qui courent, ici comme à Saint-Gildas, comme à Combourg. Mais je n’aime pas donner des noms quand je ne suis sûr de rien.

— On pourrait commencer par aller voir Gwenaëlle, proposa Veyrenc. Sa cousine s’est peut-être fait avorter quand elle était plus jeune et vivait encore chez sa tante.

— Mais tout cela n’explique pas les premiers mots du maire, dit Adamsberg. « Salopard, imposteur, menteur. » De qui parlait-il ? De son assassin bien sûr. Qui aurait dupé tout Louviec depuis des années. Mais dupé comment ? Avec un faux nom ? Et pour quoi faire ? Échapper à un crime commis ailleurs ?

— Il a peut-être dézingué la fille qui s’était débarrassée du fœtus, de son fœtus, dit Retancourt. Puis a disparu dans la nature, et est réapparu à Louviec sous un autre nom.

— Et un autre visage ? dit Adamsberg, sceptique. Un faux nom ne transforme pas un visage. Mercadet, c’est un gros boulot, mais regardez dans les fichiers si vous trouvez un type qui correspondrait, ici ou dans les environs proches. Un type qui aurait dans les cinquante ans aujourd’hui.

— Je vais tenter le truc, dit Mercadet qui adorait les gros boulots et singulièrement ceux qui paraissaient irréalisables. Comme on ne sait même pas où cela aurait pu se produire, je vais entrer dans le fichier par les critères « assassinat », « femme », « avortement », « clandestin », « Ille-et-Vilaine ». On ne peut pas dire que ce soit précis.

— Tentez toujours, lieutenant, et laissez tomber si c’est impossible.

— À propos des « arrangeuses », dit Matthieu, je suis certain que la Serpentin aurait son mot à dire. Mais comment le lui faire cracher ? Il y a une loi du silence là-dessus.

Adamsberg attrapa son portable à la première sonnerie et fit comprendre à ses collègues qu’il s’agissait du légiste. Il brancha le haut-parleur.

— C’est à croire, dit le médecin, que ce type ne connaît qu’une seule et unique manière de tuer. Le trajet du couteau est identique, en léger biais, avec un fléchissement et une reprise jusqu’à la garde. Faux gaucher, toujours.

— Docteur, avez-vous examiné l’œuf ?

— Non, je dois dire que non.

— Pourriez-vous regarder le jaune et me dire s’il était ou non fécondé ?

— Donnez-moi un instant. Oui, dit-il en revenant en ligne, il y avait l’embryon.

— Et les piqûres de puces ?

On entendit le médecin soupirer.

— Cinq, commissaire, à la base du cou. Toutes fraîches.

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