Retancourt et Noël avaient exploré en vain tous les recoins de la ruelle ayant pu servir de planque à l’assassin et rejoignirent leurs collègues à l’auberge pour aider aux interrogatoires. Adamsberg et Matthieu attendirent que les photographes aient levé le camp et que le corps fût chargé dans l’ambulance qui l’emmenait à Combourg pour reprendre à pas lents le chemin de l’auberge.

— Un œuf, répétait Matthieu. Un œuf. Il se fout de notre gueule ?

— Non, il prend de l’assurance. Il mène le jeu et il en rajoute. Mais en en rajoutant, il nous oriente.

— Vers quoi ? « Tuer dans l’œuf » ? Le maire aurait étouffé une affaire ?

— Je ne crois pas que ce soit le sens. J’ai filmé le maire avant qu’il ne décède. Il a parlé.

— Tu te souviens de ses mots ?

— Mieux que cela. Je les ai enregistrés. Je vous ferai écouter cela tout à l’heure. Prépare-toi, tu ne vas pas aimer.

Une heure et demie plus tard, les quelque soixante invités étaient libérés et pas un seul d’entre eux, dans la cohue, n’avait pu dire qui était sorti ou rentré, et à quelle heure. Parmi les suspects, deux d’entre eux assistaient à la soirée : le plombier Le Roux et l’instituteur Kerouac. C’était tout ce qu’on avait pu apprendre, autant dire rien. Les huit flics s’étaient regroupés à une table, muets, atterrés, tandis que Johan, accablé, leur servait un remontant.

— Mon Dieu, commissaire, il a tué le maire ! Il a osé tuer le maire !

— Il monte en puissance, Johan. Plus rien ne lui fait peur.

— Je ne pense pas qu’on va boire, Johan, dit Matthieu.

— C’est un toast à sa mémoire, dit fermement l’aubergiste.

— Levons nos verres et avalons-le ensemble, cul sec, approuva Matthieu. Adamsberg, dit-il en reposant brutalement son godet vide, tu as enregistré les dernières paroles du maire.

— Je t’ai prévenu, dit Adamsberg en déposant son téléphone au centre du cercle des agents, qui se resserrèrent autour de l’appareil : ça ne va pas te plaire.

— Envoie l’enregistrement, bon Dieu, dit Matthieu en haussant impatiemment le ton.

Adamsberg enclencha et la voix de la victime s’éleva, nette et claire : « Salopard, imposteur, menteur… C’était pas… C’était un… C’était… brian… Prévenez le docteur… Vite… »

Les agents tressaillirent, il y eut des mouvements, des murmures, des exclamations et Matthieu, pâle, leva une main pour réclamer le retour au calme. D’un geste, il demanda à son collègue de repasser l’enregistrement, qu’il écouta trois fois, dents serrées, dans un silence de plomb. Puis il releva la tête.

— Ce coup-ci, c’est mort, dit-il d’une voix lente et creuse. Chateaubriand est cuit, que le ministre le veuille ou non. « C’était… brian. » Le maire le nomme sans équivoque. Tu peux cesser de te démener, Adamsberg, et de nous faire cavaler après tes puces, tu n’arriveras pas à le sortir de là.

— N’en sois pas si sûr. Très bon, votre vin, Johan. Merci.

— Et toi, tu parles de vin ! réagit soudainement Matthieu, durcissant le ton. Tu parles de vin alors qu’on a échoué, que Louviec est en deuil, que Josselin va partir en taule et qu’on va tous sauter ! Toi, toi que le ministre nous a envoyé de Paris pour faire des miracles, tout ce que tu trouves à dire, c’est de parler de vin !

Adamsberg marqua une pause. La tension agressive de Matthieu s’étendait à toute l’équipe – à l’exception de Retancourt et de Veyrenc, qui ne semblaient pas s’en faire – et cela ne donnait rien de bon. Adamsberg toisa son collègue d’un regard calme.

— On ne fait pas de miracles avec un cinglé, dit-il doucement.

— Alors à quoi bon ta venue ? cria Matthieu en quittant brutalement sa place.

— Ça lui arrive parfois, chuchota Berrond, pendant que Matthieu allait et venait à grands pas à travers la salle. Ne le prenez pas pour vous, commissaire, cela va passer.

— Bien sûr que je le prends pour moi, dit Adamsberg à voix haute avec un infime sourire. Il n’a pas tort d’ailleurs. Josselin paraît en posture délicate.

— « Posture délicate » ? cria de nouveau Matthieu en revenant vers la table. C’est cela que tu penses ? Alors que, je l’ai dit, Josselin est cuit, mort ! Et nous avec !

— Tu oublies l’œuf, dit Adamsberg, qui sortit d’un geste tranquille une cigarette chiffonnée de sa poche et l’alluma à la flamme de la bougie.

— On se fout de cet œuf ! s’énerva Matthieu.

— Eh bien pas moi. Je ne pense qu’à lui.

— Et moi non ! Le maire a accusé Chateaubriand, Chateaubriand l’imposteur, Chateaubriand le salopard, le menteur, et on ne peut pas sortir de là !

— Si, on le peut. Tous sont au courant, pour l’œuf ?

— Tous. Et ils sont d’accord avec moi. Et ils ne savent pas quoi faire de ton foutu œuf. Sauf Retancourt, semble-t-il.

— Ce n’est pas mon foutu œuf, Matthieu, dit Adamsberg en conservant toujours son calme. C’est le foutu œuf de tout le monde. Fais ce que tu veux, va ou reste, moi, je n’en ai pas fini. Et si tu veux bien m’en laisser le temps, j’aimerais que tous regardent le film de la mort du maire, sur grand écran. Mercadet, vous avez fait ce que je vous ai demandé ?

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