— C’est prêt, commissaire, dit Mercadet, en posant son ordinateur sur la table.
— L’image est distincte ? Le ciel était sombre et le jour commençait à tomber.
— Très bonne, je l’ai éclaircie. Et fait un gros plan sur le visage.
— Merci, lieutenant. Placez votre bécane au milieu de la table et vous, dit-il en faisant le tour des visages des agents, secoués par l’attaque de Matthieu, serrez-vous pour que chacun puisse bien voir. Si j’ai demandé à Mercadet d’agrandir et de travailler l’image, c’est pour que vous observiez avec la plus grande attention les mouvements des lèvres du maire quand il dit « brian ». J’ai noté sur mon carnet « brian/brion » parce que je n’étais pas convaincu de ce que j’avais entendu. Mais d’abord…
— On a tous parfaitement entendu ! coupa Matthieu, exaspéré. Il a dit « brian ».
— Mais d’abord, reprit Adamsberg, sans s’arrêter à l’interruption de son collègue, répétez chacun muettement, sans parler, « brian » puis « brion », plusieurs fois de suite, et concentrez-vous sur le déplacement de vos lèvres. C’est assez différent. Prenez votre temps. Vous êtes prêts ? demanda-t-il après un instant, quand les agents eurent achevé docilement l’exercice. Parfait. Mercadet, lancez le film.
La voix du maire retentit à nouveau dans le silence, tous les yeux fixés sur ses lèvres. « Salopard, imposteur, menteur… C’était pas… C’était un… C’était… brian… Prévenez le docteur… Vite… »
— On peut revoir ? demanda Berrond.
— Autant que nécessaire, dit Adamsberg en apercevant Matthieu qui, toujours debout et bras croisés, s’était rapproché et se penchait vers l’écran. Lieutenant, allez-y.
La manœuvre fut répétée deux fois, puis Mercadet coupa la machine.
— Eh bien, qu’en pensez-vous ? demanda Adamsberg.
— Il a dit « brion », dit Matthieu dans un souffle de soulagement, approuvé par les autres agents.
— Et non pas « brian », dit Retancourt. Le mouvement de ses lèvres est très net.
— C’était clair dès le départ, dit Veyrenc.
— À cause de l’œuf, dit Adamsberg.
— Bien sûr.
— Mieux valait vérifier sur ses lèvres, et mieux valait huit paires d’yeux. Nous sommes donc d’accord : le maire n’a pas prononcé le nom de Chateaubriand. En outre, il a dit « C’était
— Non, répéta Matthieu d’une voix enrouée, ne sachant comment revenir sur son éclat et les violentes attaques dont il avait accablé son collègue, le discréditant devant tous. Alors qu’Adamsberg avait eu raison.
La seule chose qu’il sut faire fut de se rasseoir à sa place sans dire un mot. Il avait tout gâché et s’en voulait au point d’en oublier le meurtre. À quoi bon les mots ? Quelles que soient les excuses qu’il pourrait lui présenter, Adamsberg ne lui pardonnerait pas. Ce en quoi il se trompait. Le commissaire fouilla de nouveau dans sa poche et en tira une nouvelle cigarette, tout aussi chiffonnée, qu’il prit soin de redresser de son mieux en la lissant lentement. Puis il se tourna vers Matthieu et, tout en lui jetant son si rare regard perçant, il la lui tendit et approcha la bougie. Matthieu soutint ce regard, hocha lentement la tête puis alluma la cigarette à la flamme. Tout était dit, et Matthieu sentit son corps se détendre et son esprit frôler l’admiration. Car aurait-il été capable d’une telle conduite ? Il en doutait beaucoup.
— Je dînerais volontiers, Johan, dit Adamsberg, s’il ne se fait pas trop tard, et Johan disparut aussitôt dans sa cuisine.
— Mais, dit Berrond en fronçant les sourcils, je ne saisis toujours pas cette affaire de l’œuf.
— L’œuf est a priori dénué de sens, répondit Adamsberg, mais ce n’est plus le cas quand on sait qu’il a prononcé « brion ».
— Il a voulu dire « embryon », cria soudain Verdun.
— C’est cela même, Verdun.
Johan apportait les assiettes et les plats, il lui restait de quoi nourrir vingt personnes. Le buffet qu’il avait préparé était royal et les agents se jetèrent dessus. Mercadet demanda un double café.
— Le tout est à présent de comprendre pourquoi il a écrasé un embryon dans la main du maire, dit Noël, la bouche pleine.
— Il est possible que cet embryon anéanti se rapporte à un avortement, dit Adamsberg. Quoi d’autre ?
— Rien, dit Retancourt. Cela signifie bien « avortement ».
— Ce qui nous donne enfin une ligne à suivre pour le mobile du tueur, dit Verdun. Une affaire d’avortement.