Longtemps après qu’ils furent partis, Abzalon demeura assis devant le corps du Taiseur. Ils s’étaient répartis par groupes de deux devant les portes, distantes les unes des autres d’une vingtaine de mètres. Le dek qui faisait équipe avec lui, un type d’une trentaine d’années, tuait le temps en fredonnant des chansons du désert oriental du continent Nord, sa région natale. Il s’appelait Yzag, avait amorcé un début de conversation – « Pas de chance, hein, pour une fois qu’on reçoit des bonnes femmes, on est consignés dans ce trou à rondats ! » –, n’avait pas insisté devant le mutisme obstiné de son vis-à-vis, s’était adossé à la paroi, avait renversé la tête en arrière et s’était laissé aller à ses rêveries.
Abzalon demeura plongé dans sa détresse pendant un temps qu’il aurait été incapable d’évaluer. Les images des femmes qu’il avait massacrées remontaient à la surface de son esprit. Jamais il ne les avait revues avec une telle précision. Elles avaient jusqu’alors gardé le plus strict anonymat dans ses souvenirs, comme s’il s’était acharné sur un seul et même corps, comme si, sous le prétexte de brouiller les pistes, il avait embrouillé sa mémoire. Elles se superposaient au visage du Taiseur, il se les remémorait toutes avec une netteté accablante et libératrice en même temps. Il fallait qu’il les regarde pour les laisser sortir de lui, qu’il leur rende l’hommage posthume qu’elles attendaient, qu’elles réclamaient. Il ne ressentait pas de la honte, comme sous les yeux de la jeune femme quelques instants plus tôt, mais un chagrin d’enfant devant la dépouille de sa mère, une douleur sincère, déchirante. Sa violence se terrait là, dans cette blessure qui n’avait jamais saigné et qui avait gangrené tout son être.
« Eh, mais tu… tu pleures, Ab ? »
Yzag s’était penché vers l’avant et avait relevé les mèches brunes de son front pour mieux constater l’incroyable. Abzalon ne s’essuya pas les joues, il se redressa et s’efforça de sourire.
« Je transpire des yeux, crétin ! »
Au moment où il prononçait ces mots, il sut ce qu’il convenait de faire pour apaiser définitivement ses victimes, les femmes anonymes de Vrana, les détenus de Dœq, son ami le Taiseur.
« J’en ai pas pour longtemps », marmonna-t-il en se relevant.
Il s’introduisit dans le local où étaient entreposées les combinaisons, en choisit une à sa taille, l’enfila sans verrouiller les attaches extérieures, revint vers la porte du premier sas, se dirigea vers la niche qui abritait le clavier et les manettes, se concentra pour se rappeler les gestes du Taiseur. Étrangement, lui qui n’avait jamais été capable d’apprendre la moindre leçon à l’orphelinat de Vrana ne rencontra aucune difficulté à presser les bonnes touches et à manipuler les manettes. Il n’avait qu’à se laisser guider par la voix qui naissait au creux de son ventre et résonnait avec les accents de l’ancien mentaliste. La porte s’ouvrit dans son chuintement caractéristique.
« Qu’est-ce que tu fous, Ab ? s’écria Yzag. Kraer a dit que… »
Abzalon remonta la têtière et boucla les attaches extérieures. Une chaleur d’étuve et un silence profond l’environnèrent. Il revint vers le cadavre, le chargea sur ses épaules et, sans tenir compte des gesticulations forcenées d’Yzag, franchit le seuil de la porte qu’il ne referma pas.
Il traversa sans encombre les trois premiers sas, mais la vapeur aveuglante qui s’engouffra dans le quatrième déclencha une attaque de panique qu’il jugula rapidement. Lorsqu’il distingua à nouveau les formes au travers de son hublot, il emprunta la passerelle au-dessus de la cuve bouillonnante, la parcourut jusqu’à son milieu, leva le corps, le tint un long moment à bout de bras, subjugué par les jeux de lumière sur les volutes, par les miroitements de l’eau sur les parois, le plafond et les étais de la pièce. La tombe du Taiseur serait aussi belle et aussi grande que son âme.
Il lança le corps, le regarda s’enfoncer dans l’eau, le perdit de vue, resta un moment penché au-dessus de la rambarde. Il aurait voulu réciter une prière appropriée mais aucune ne lui vint à l’esprit, sa tête restait vide, il avait besoin d’air frais.
Au moment où il se redressait, il crut distinguer une forme ondoyante et sombre au centre de la cuve. Il s’immobilisa, suspendit sa respiration, concentra son regard sur la surface de l’eau. Il eut la nette impression que la forme avançait dans sa direction. Saloperie de buée ! Il lui fallait à tout prix savoir s’il se trouvait en face d’un phénomène réel ou s’il était victime d’une illusion d’optique. Il contint tant bien que mal son envie de déverrouiller l’attache du cou et de rabattre la têtière sur ses épaules.
Il n’eut pas besoin d’en arriver à cette extrémité : la forme émergea lentement de l’eau, se dressa au-dessus de l’étoupe de vapeur et se stabilisa à hauteur de la passerelle.
CHAPITRE XIII
ABZALON