Qui découvre Abzalon pour la première fois de son existence reçoit en général un choc équivalent à un coup de poing dans le plexus solaire. Tel ne fut pas mon cas, non que mon seuil de tolérance soit plus élevé que chez les autres, mais les circonstances de notre première rencontre, la tension qui s’était créée entre le moncle Gardy et moi-même ont fait que je n’ai pas concentré toute mon attention sur son apparence physique. Je l’ai certes trouvé hideux avec ses gros yeux, la plaie de sa bouche, ses dents noires, son crâne déformé, mais je n’ai pas eu cette réaction d’horreur qui est le réflexe habituel des hommes et des femmes le croisant dans les coursives. Maintenant qu’il a pris la décision de ne plus répondre aux provocations, de ne plus porter un seul coup, le dégoût, l’insulte, l’injure succèdent rapidement à l’horreur. Ce phénomène en dit davantage sur la nature humaine que la plus savante des thèses : les foules craignent le monstre tant qu’il constitue une menace, elles le méprisent dès qu’il devient inoffensif. En d’autres termes, le monstre n’a pas d’autre choix que de régner par la terreur s’il veut être reconnu, considéré, et Abzalon l’avait instinctivement compris, dont le physique et l’enfance le prédisposaient à endosser le rôle de l’épouvantail. Il s’est affirmé en tuant des dizaines de femmes – des centaines ? – dans les rues de la ville de Vrana, en inspirant les plus vives craintes chez ses codétenus de Dœq. Il a accompli ce qu’on attendait de lui, devenant le symbole des ténèbres, le Holom astaférien, le démon de l’Amvâya, l’exutoire, le miroir dans lequel chaque être humain refuse de se reconnaître. Il a massacré et torturé avec ses grosses mains qui, lorsqu’elles se tendent vers ses interlocuteurs pour les saluer, leur donnent l’impression qu’elles vont les broyer avec la même puissance que les gigantesques concasseurs à fizlo du continent Nord. Puis est venu le jour où il a refusé de jouer son rôle, où il a aspiré à une nouvelle existence, où il s’est engagé sur le long chemin qui menait à lui-même. Dès lors, les autres l’ont méprisé et se sont vengés des frayeurs qu’il a suscitées en eux. Par un effet de vases communicants, puisque le monstre n’acceptait plus d’être la représentation de leur face cachée, ils se sont découverts, ils ont libéré le monstre en eux. J’ai acquis la certitude que chacun d’eux aurait suivi le même parcours qu’Abzalon s’il avait été confronté à la même enfance, aux mêmes difficultés. Ils n’étaient pas meilleurs que lui, seulement façonnés par la peur de l’autorité, par leurs croyances, par leur morale, par l’amour de leur famille. Que se disloquent les armures qui les protègent et ils apparaissent dans leur nudité, dans leur fragilité, dans leur réalité. Dans leur humanité.
Le Taiseur n’avait pas peur du monstre en lui, l’ayant apprivoisé au cours de sa longue retraite dans les monts Qvals, raison pour laquelle il n’a pas hésité à donner son amitié et sa confiance à Abzalon. De même, Lœllo le Xartien n’a pas craint de se placer sous la protection d’un homme qui pouvait fracasser le crâne de ses semblables d’un seul coup de poing. Sens aiguisé de l’opportunisme, me rétorquera le lecteur imaginaire. Bien, lecteur, choisis la créature la plus effrayante de ton village, de ta ville, de ton continent, de ta planète si tu veux, prends ton courage à deux mains, va te présenter devant elle, combats-la ou prie-la de te prendre sous son aile. Je sens que tu hésites, que l’image mentale de la créature, humaine ou non, te retient dans ton abri de certitudes et de peurs. Considère alors ta faiblesse et essaie, comme le Taiseur, de dompter la créature en toi. Lœllo était quelqu’un de suffisamment solide et stable pour assumer ce genre de rendez-vous. Cette forme d’audace n’était pas consciente, bien entendu, elle avait été forgée par la tendresse de sa mère et de ses sœurs. On ne dira jamais assez l’importance de l’amour maternel, c’est un enfant de l’éprouvette qui vous l’affirme.
Nous, les moncles, avons caché notre monstruosité sous d’autres vêtements. Nos robes noires abritaient des âmes façonnées comme des lames, durcies par le feu de la foi, aiguisées par le marteau de la haine. Et si nous plongions nos couteaux dans les cœurs, c’était avant tout pour transpercer un symbole, pour extirper de notre monde cette tentation de l’amour, pour justifier la sécheresse de nos vies.
Abzalon a accueilli en lui une souffrance que nous ne parviendrons jamais à mesurer. Il mérite qu’on le laisse en paix, il a donné suffisamment à l’humanité. Je conçois ce qu’il y a de choquant dans cette affirmation, mais il ne s’agit pas d’une provocation gratuite. Abzalon est descendu tellement bas dans sa déchéance qu’il a touché le fond, qu’il a aboli tout jugement sur lui-même. On l’a certainement aidé dans ce cheminement, mais un verset du Livre des vertus et révélations dit que l’hôte ouvre sa porte au voyageur qui frappe et la laisse fermée devant celui qui ne frappe pas (je me dois ici de préciser que l’hôte symbolise la connaissance dans la religion monclale). Abzalon a frappé à la porte, l’hôte lui a ouvert sa maison. Qu’importent la nature de l’hôte et la teneur de ses enseignements car, contrairement à ce qu’affirme le Livre des vertus et révélations, je le crois changeant, polymorphe, adaptable aux besoins des voyageurs. Au tour des autres passagers de l’Estérion de parcourir le sentier qui mène à leur cœur. Cela fait longtemps que j’ai moi-même entrepris ce voyage, mais je n’ai pas encore aperçu la maison de l’hôte, sans doute parce que, contrairement à Abzalon, je me suis fourvoyé très longtemps dans le labyrinthe des illusions. Je ne désespère pas et, même si je meurs avant d’avoir goûté la joie de cette fusion avec moi-même, avec l’univers par conséquent, je sais que j’aurai accompli une bonne partie du trajet. Il m’est intolérable d’écrire, la douleur m’irradie de l’épaule jusqu’à l’extrémité des doigts, mais ma plume dansera sur le papier jusqu’à mon dernier souffle.
Tout s’arrêtera sans doute quand j’aurai appris à aimer la douleur.
Extrait du journal du moncle Artien.