« Nom de dieu, Ab, t’as bien failli nous ébouillanter ! »

Une fumée brûlante s’était répandue dans la coursive, avait embrasé la gorge et les poumons d’Yzag et des cinq autres sentinelles qui avaient dû se jeter sur le plancher pour pouvoir respirer. Ils étaient restés dans cette position un temps interminable, jusqu’à ce que la vapeur commence à s’estomper. Lorsque Abzalon était sorti du premier sas et avait refermé la porte, ils s’étaient relevés, furieux, prêts à lui planter leur lance dans le ventre, puis ils s’étaient souvenus qu’ils s’en prenaient à un homme qui pouvait leur arracher la tête d’une simple chiquenaude.

« Excusez-moi, les gars », avait-il marmonné après avoir retiré sa combinaison.

Ils s’étaient lancé des regards étonnés : Abzalon n’avait pas pour habitude de présenter des excuses, ou alors avec ses poings. Ils n’auraient pas réussi à décrire exactement ce qui avait changé dans ses traits, dans son attitude, mais ils s’apercevaient qu’une lumière nouvelle, à la fois discrète et puissante, éclairait ses gros yeux.

« Ça va, mais referme les portes la prochaine fois, avait grommelé Yzag. C’est qu’on n’avait pas de combinaison, nous autres.

— Vous avez entendu ce qu’a dit Kraer : fallait pas laisser pourrir le cadavre du Taiseur dans la coursive. »

Ils avaient repris leur poste devant les portes des sas. Le silence était retombé, morne, troublé par des grincements ou de lointains éclats de voix.

Quatre ampoules grillèrent à quelques secondes d’intervalle et plongèrent la coursive dans une demi-obscurité qui se resserrait autour des halos de lumière. De temps à autre, Yzag épiait Abzalon assis contre la cloison, figé, le regard tourné vers l’intérieur. À Dœq, il avait systématiquement tourné les talons lorsqu’il avait vu sa grande carcasse se profiler dans les couloirs. Le monstre qui lui avait infligé ses plus grandes trouilles lui paraissait à présent aussi doux et inoffensif qu’un petit animal. Pourtant, l’idée ne venait pas à Yzag d’en profiter, de régler ses comptes, de venger ses amis qui avaient été détruits par les marteaux de ses poings. La solitude, le recueillement d’Abzalon lui inspiraient davantage de respect que sa brutalité. Lui-même avait massacré toute une famille afin de la déposséder de son puits d’eau tiède, et il n’avait plus jamais goûté ce silence intérieur, cette paix qui baignait le désert du continent Nord et qui enveloppait le grand Ab comme une ombre bienveillante. Yzag se promit de lui en toucher deux mots quand il aurait décidé de sortir de son silence et de revenir parmi les hommes.

Durant les jours qui suivirent, les deks réaménagèrent leurs quartiers afin de loger leurs huit cents invitées. Ils leur abandonnèrent un niveau entier, le plus haut, et se serrèrent dans les cabines des autres niveaux. De leur côté, les femmes confectionnèrent de nouveaux matelas, de nouvelles couvertures avec les pans de tissu, de toile ou les morceaux de mousse qu’ils ramenaient des locaux techniques, des salles alvéolaires, du labyrinthe, arrachant au besoin des cloisons pour récupérer les matériaux isolants. Elles ravaudèrent également les chemises et les pantalons de leurs hôtes à l’aide des aiguilles et des bobines de fil que les plus prévoyantes n’avaient pas oublié d’emporter dans leur exode. Comme les chariots automatiques ne livraient que cinq mille plateaux, elles s’invitaient dans les cabines et partageaient les repas avec les hommes, meilleure manière de lier conversation et de faire plus ample connaissance.

Les rares deks qui contrevinrent aux ordres de Kraer, qui se montrèrent grossiers ou tentèrent d’agresser une femme isolée furent immédiatement ceinturés, neutralisés et enfermés dans une pièce du labyrinthe qu’on avait précipitamment baptisée « prison » ou « trou » et qu’on maintenait fermée à l’aide d’un verrou de fortune.

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