Bon nombre de changements survinrent pendant cette période : les deks prirent davantage soin de leur personne, se présentèrent sous leur meilleur jour, lavèrent plus souvent leurs vêtements, se rasèrent chaque matin, surveillèrent leur langage, cessèrent de se disputer ou de se battre pour des futilités. Des couples qui s’étaient constitués à Dœq ou dans L’Estérion se défirent, car en aucun cas on ne voulait être surpris avec un autre homme et perdre toutes ses chances d’attirer l’attention d’une femme. Dans les yeux se lisaient à la fois l’espoir de faire partie des heureux élus et la crainte d’en être exclu. Déjà se manifestaient les préférences et s’opéraient les choix. Les plus jolies étaient courtisées par des nuées d’admirateurs, les moins belles se contentaient d’un ou deux soupirants, les plus avisés finalement car, en jetant leur dévolu sur les délaissées, ils augmentaient sensiblement leurs chances de fonder une famille, ce rêve qu’ils avaient cessé de caresser à Dœq et qui reprenait vie dans leur prison de l’espace. Les petits veinards qui recevaient un baiser ou une promesse étaient accueillis à leur retour par des mines envieuses et des sous-entendus salaces. Des parfums légers, fleuris, flânaient dans l’odeur lourde des quartiers. C’était une atmosphère de fête assurément, même si on voyait de temps à autre passer des hommes désespérés ou courroucés par un refus, même si le retour à la réalité serait brutal pour la majorité des anciens détenus.

Kraer rendait des visites de plus en plus fréquentes à Ellula. Il se présentait toujours seul, ayant ordonné à ses partisans d’écarter discrètement tout importun qui tournerait autour d’elle. Il lui apportait des plateaux-repas qu’elle s’empressait de partager avec Clairia, laquelle, d’une timidité maladive, ne quittait pratiquement jamais la cabine. En tant que responsable, il s’estimait en droit de se réserver la meilleure part du gâteau. Il avait redouté la réaction d’Abzalon au début, puis, ses hommes lui ayant rapporté que ce dernier se désintéressait totalement de la vie des quartiers, il avait estimé la voie libre : il lui suffisait de raccourcir la distance que la jeune femme maintenait avec lui.

Lœllo déboucha sur la coursive du bas et se dirigea vers la porte du premier sas. Alerté par le bruit de ses pas, assis contre la cloison, Abzalon leva la tête et sourit au Xartien, qui s’alarma de sa pâleur et de sa maigreur. À ses pieds gisait une combinaison spatiale utilisée de manière intensive à en juger par son usure.

Lœllo s’accroupit en face d’Abzalon, scruta ses traits pendant quelques secondes, respira son odeur âpre, observa le tissu de sa chemise et de son pantalon amidonné par la crasse. La tendance qui s’était amorcée après l’irruption des femmes dans les quartiers deks était allée en s’accentuant : du grand Ab, de l’arbre massif et puissant qui l’avait abrité à Dœq, ne subsistait qu’une loque humaine, un tronc creux qui semblait avoir été arraché par le vent et précipité dans la pénombre de la coursive basse.

« Qu’est-ce qui t’arrive, Ab ? finit-il par demander, autant pour dissiper sa propre émotion que pour amorcer la conversation. Ça fait cinq jours que t’as pas mis les pieds à la cabine, que t’as pas mangé, que t’as pas dormi…

— Pas le temps, répondit Abzalon d’une voix faible.

— Pas le temps ? Y a rien à foutre dans ce trou volant !

— Me semble pourtant que vous êtes bien occupés ces temps-ci. »

Un demi-sourire éclaira le visage soucieux de Lœllo.

« C’est vrai que tout le monde travaille à temps plein depuis l’arrivée des femmes dans les quartiers.

— T’en es où ?

— J’en compte bien une dizaine, peut-être plus, qui bourdonnent comme des alviolas autour de ma petite personne, mais j’me suis pas encore prononcé. Je fais le difficile. Et toi, tu tentes pas ta chance ? »

Les lèvres rainurées d’Abzalon s’étirèrent en une moue dubitative.

« J’ai croisé leur regard quand elles sont arrivées…

— Y en a peut-être une qui te trouvera à son goût. »

Abzalon secoua lentement la tête d’un air résigné.

« En tout cas, tu peux pas rester ici à te morfondre, reprit le Xartien. Remonte avec moi, t’as besoin de dormir, j’t’ai gardé un peu de nourriture.

— T’occupe pas de moi. Je retournerai dans les quartiers quand le moment sera venu. »

Lœllo hésita un petit moment avant d’aborder le sujet qui empoisonnait l’esprit d’Abzalon.

« Tu vas pas passer le reste de ta vie à t’accuser de la mort du Taiseur, se risqua-il. Le petit moncle m’a raconté, et quelques femmes aussi, que c’était un concours de circonstances, un accident. »

Abzalon fixa le bout de ses chaussures de toile dont la trame ajourée laissait entrevoir un gros orteil souligné d’un arc de cercle noirâtre.

« On n’est pas le soldat de la mort par accident, soupira-t-il d’une voix tellement basse que le Xartien dut tendre l’oreille pour saisir ses paroles.

— Qui t’a fourré cette idée en tête ? »

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