Abzalon posa sur Lœllo des yeux que sa maigreur rendait encore plus globuleux, plus inquiétants, et désigna la porte du premier sas.
« Quelqu’un qui vit dans la cuve, répondit-il avec un étrange éclat dans le regard. Celui-là même que j’ai croisé dans les souterrains de Dœq. »
Un voile de perplexité puis de commisération glissa sur les traits du Xartien.
« On est dans l’espace, Ab, coincés dans un putain de cercueil volant qui erre à des millions et des millions de kilomètres d’Ester ! »
Il avait haussé le ton pour sortir son interlocuteur de son mauvais rêve. Abzalon le congédia d’un geste évasif de la main. Lœllo esquissa quelques mouvements d’assouplissement, fut un moment partagé entre son désir de regagner les quartiers et celui de rester plus longtemps en compagnie de l’Astaférien.
« C’est seulement que j’ai besoin d’être seul pendant quelque temps, précisa Abzalon. Ta visite m’a fait rudement plaisir. Fous le camp maintenant, ou les autres vont te piquer tes femmes.
— Je t’apporterai tes repas si tu veux.
— J’suis sûr que tu préfères les partager avec tes admiratrices ! »
Les lueurs d’inquiétude s’éteignirent dans les yeux sombres de Lœllo : si le grand Ab le taquinait ainsi, c’était qu’il n’allait pas si mal, qu’il souffrait seulement d’une déprime passagère, qu’il reprendrait bientôt sa place parmi les siens. Rasséréné, le Xartien s’éloigna d’un pas léger en direction de la place.
« Que devient la fille ? cria Abzalon avant qu’il n’eût atteint l’extrémité de la coursive.
— Quelle fille ? s’étonna Lœllo en se retournant.
— Celle qui commande le groupe des femmes…
— Ellula ? »
Lœllo se gratta le crâne. Des rumeurs couraient dans les quartiers, qui donnaient une tout autre explication à la disparition d’Abzalon. On insinuait qu’il avait eu le coup de foudre pour la jeune Kropte et que, comme l’attirance n’était pas réciproque, il était parti cacher sa peine et sa laideur dans la coursive basse. Les relations du grand Ab avec les femmes s’étant limitées à des décervelages en bonne et due forme, Lœllo n’avait jusqu’à présent accordé aucun crédit à ce genre de ragots.
« Pourquoi, Ab ? Elle t’intéresse ?
— Comme ça. Elle est… euh… très…
— Belle ? Ça, tu peux le dire ! On la voit pas souvent dans les quartiers. Elle reste le plus souvent terrée dans sa cabine.
— Personne lui court après ? »
Quelles qu’en fussent les conséquences, Lœllo n’avait pas le cœur à mentir au grand Ab, affaissé sur le plancher comme un sac de toile vidé de son contenu.
« Un seul, répondit-il de mauvaise grâce. Kraer. »
Il n’eut pas le courage, en revanche, de juger de l’effet produit par ses paroles sur Abzalon, il tourna les talons et détala comme un voleur.
« Ellula ? »
Clairia s’était égarée dans le labyrinthe. Elle n’avait encore jamais vu de robots sentinelles mais elle savait qu’ils pouvaient à tout instant surgir du plafond métallique, fondre sur elle et la condamner à une immobilité de plusieurs jours. Elle avait aperçu les corps pétrifiés de femmes victimes du rayon paralysant d’un RS et qui, à en juger par leur expression d’épouvante, garderaient de la rencontre un souvenir particulièrement cuisant.
« Ellula ? »
La voix de Clairia s’échoua dans les innombrables recoins du dédale. Pendant que la plupart des femmes exploraient les passages et apprenaient à se repérer aux signes gravés sur les cloisons, elle était restée confinée dans sa cabine avec Ellula, ou seule quand celle-ci consentait à se rendre aux invitations de Kraer. Elle avait accepté de les accompagner aujourd’hui, sur la demande pressante d’Ellula – au grand déplaisir de Kraer –, mais elle les avait perdus de vue et n’était pas parvenue à les retrouver. Elle avait eu la très nette impression que le chef des deks – il se prétendait leur chef mais il n’en avait ni la prestance ni l’autorité – avait subitement pressé le pas au sortir d’une étroite coursive afin de la semer et d’être seul avec Ellula. Clairia ne comprenait pas ce qui poussait sa jeune consœur à encourager – à ne pas décourager, plus exactement – les avances de cet homme dont, par ailleurs, elle déclarait se méfier comme d’un démon de l’Amvâya. Elle-même témoignait à son encontre d’une froideur que rien, pas même les paroles aimables dont il se croyait obligé de la gratifier, ne réussissait à tiédir.