— Moi, mon osti de voyage, je l’ai en te voyant débarquer ici comme une effrontée, toutes les semaines, pour me refiler TES enfants que TON frère t’avait offert de garder, pas moi, PAS MOI, ce qui m’a pas empêchée de les garder pratiquement TOUTES les semaines pendant deux ans, DEUX ANS!
— J’en reviens pas! Tout ce temps-là, je pensais que t’étais contente de les garder!
— J’étais contente, mais je l’aurais été encore plus si je les avais gardés une fois de temps en temps, comme on te l’avait offert.
— Mais c’est quoi pour toi, une soirée par semaine?
— La même chose que pour toi! La même chose!
— Tes enfants sont partis, toi!
— Ton frère aussi, ses enfants sont partis! Pis y sont deux, eux autres!
— Laisse faire, c’est beau, je vais retourner chez nous,
— HÉ! LA GROSSE ÉPAISSE! C’EST PAS TOI QUI SOUFFRES, C’EST PAS TOI, C’EST MOI! MOI! JE FAIS PAS CHIER PERSONNE, C’EST MOI QUI ME FAIS CHIER, J’ME FAIS CHIER PAR TON FRÈRE, PAR TOI, PAR BEN DU MONDE, OSTI DE NOMBRIL! FAIS COMME TOUT LE MONDE, PAYE-TOI UNE GARDIENNE! LES AS-TU DÉJÀ GARDÉS, MES ENFANTS, DANS LE TEMPS QUE TU LES AVAIS TOUTES, TES SOIRÉES? MAIS NON, JAMAIS, JAMAIS, PAS UNE CRISSE DE FOIS! QU’EST-CE QUE TU FAISAIS DE TOUTES TES SOIRÉES, CRISSE D’ÉGOÏSTE, HEIN?»
«J’aurais pas dû sacrer de même devant les enfants.
—
— Attends. En claquant la porte, je l’ai entendue marmonner quelque chose comme «Mon pauvre frère, je comprends, là…», dans le genre. J’ai eu une montée de bile.
— La maudite
— Fait que j’ai rouvert la porte pis j’y ai crié: «Hé! La grosse, t’es trop vieille, pis trop grosse pour porter des leggings!
— À porte des leggings comme pantalons?
—
— Ç’a dû te faire du bien?
— Même pas… je me suis écroulée de l’autre bord de la porte pis j’ai braillé toute la soirée.
— C’est les nerfs.
— Je vais m’ennuyer pareil de ces deux petits morveux-là.
— OK, c’est pas positif, ça. On va trouver autre chose.»
Mais les efforts de Claudine ne servaient à rien, le départ de Jacques ne m’aidait pas: il faisait les poubelles, le recyclage, le compost, il cuisinait souvent – mieux que moi d’ailleurs –, pensait aux courses, payait les comptes, se souvenait des rendez-vous importants, n’arrivait jamais en retard, baissait la lunette de la cuvette, aimait le vin, les bonnes bouffes, mes amies et me rapportait, le samedi matin, des muffins aux céréales et aux noix. À l’exception de quelques poils en moins ici et là, je n’avais aucune raison domestique de me réjouir de son absence. «Quelqu’un D’autre» devait être en train de découvrir que son amant était aussi un gentil compagnon multitâche. Elle ne le laisserait jamais s’enfuir. C’est le problème quand on choisit trop bien son mari: il est difficile d’avoir ensuite à le partager.
«Tu devais être écœurée de l’entendre raconter les mêmes histoires, depuis vingt-cinq ans?
— Non. Y avait le tour de conter.
— Y s’habillait mal.
— Non.
— Y ronflait?
— Non.
— Y puait?
— Non.
— Quand y faisait du sport?
— Même pas.
— Y était désorganisé?
— Moins que moi.
— Y t’écoutait pas parler, y faisait semblant que ça l’intéressait?
— Non.
— Y lavait son char le samedi matin dans l’entrée de garage.
— Y a jamais lavé son char lui-même.
— Y mettait des bas dans ses sandales.
— Non.
— Pis y était tout le temps patient?
— Comme si y allait jamais mourir.»
Quand on a eu fini de faire le tour, je me sentais en suspension au-dessus d’un abysse insondable. Chacun de ses non-défauts me révélait un peu plus les miens, finissait par me faire croire que je n’avais jamais été, pendant toutes ces années, à la hauteur de l’homme qui m’avait mariée probablement plus par charité que par amour.
«OK, t’exagères, c’est n’importe quoi. Là, t’es dans la phase où tu magnifies ton ex, tu le prends pour Dieu, pis toi t’es de la marde. C’est normal, fais pas attention, ça va passer. Y était sûrement pas si extraordinaire que ça, ça va te revenir dans ta phase «détachement». On va trouver autre chose en attendant.
— Ça sert à rien…
— Ça fait passer le temps. Parce que ça va t’en prendre, du temps, beaucoup de temps. Pis comme y a pas l’air de s’enligner pour devenir tout de suite un trou de cul…
— Y sera jamais un trou de cul…
— … faudrait peut-être penser aux grands moyens.
— Comme?
— Y a une façon presque infaillible d’inverser les rôles.
—
— Mais j’suis sûre que c’est pas ton genre. Je connais plein de gens qui l’ont fait, mais c’est pas ton genre, pis je respecte ça, pis j’suis pas certaine que ça serve autant qu’on le voudrait de toute façon…
— Tu dis n’importe quoi.
— Jacques est peut-être pas juste un gentil mari, ma belle chérie.
— Non, c’est un humain, comme tout le monde, mais y a toujours été un parfait gentleman avec moi.
— Osti de niaisage! Y t’a trompée, y t’a joué dans le dos! Pis y t’a dit que t’étais plate!»