J’avais pourtant cru que les mots, à force de les dire, s’usaient, se délavaient, devenaient comme des savons trop petits qui glissent des mains; ils avaient acquis, au contraire, une fabuleuse force destructrice qui leur permettait de fondre sur moi comme une marée noire. «Plate» comme dans «poignard».
«
— Une quoi? Enweille! UNE QUOI? Choque-toi! Haïs-moi! Je vais faire ça pour toi! Haïs-moi, mais haïs quelqu’un! Y va pas revenir, ton Jacques, c’est fini, ma belle! Y est parti avec une pitoune de trente ans!
— Tu dis ça parce que tu t’es fait crisser là pis qu’y est jamais revenu, ton Philippe!
— Mais y va pas revenir, ton beau Jacques non plus, t’es dans le déni, ma pauvre, passe à autre chose, ça fait des mois! C’est un trou de cul comme les autres, pis y avait le goût de la chair fraîche, comme les autres.
— Y est dans une passe, une mauvaise passe, c’est un
— NON! Y est parti vivre avec elle! ALLÔ Houston! Y est parti, Diane, allume!
— Mais on est mariés…»
Elle a reculé de deux pas, comme si je venais de lui annoncer que j’avais l’Ebola.
«OK. Là, on va régler quelque chose une fois pour toutes: arrête de dire ça, tout le monde rit de toi pendant le lunch.
— Qui? De quoi?
— Tu finis toujours par parler de mariage quand tu parles de ta séparation.
— Mais ça veut dire quèque chose, être mariés…
— Non, Diane, ça veut rien dire. Quand t’aimes pus, t’aimes pus, mariage ou pas. C’est pas un sort magique, le mariage, ça protège de rien.
— Mais les couples mariés sont plus forts, durent plus longtemps, y a quand même des statistiques!
— Mais les statistiques parlent jamais d’amour, ma belle!
— T’es cynique, Claudine, c’est triste.
— T’es déconnectée, Diane, c’est pathétique.»
Heureusement, quand on est mère, à l’heure où les technologies tirent les ficelles de notre vie et changent au rythme des saisons, le mot «déconnecté» est une insulte qu’on encaisse quotidiennement, au propre comme au figuré. Un coup de couteau dans une livre de beurre mou. Bien peu de chose.
J’ai traîné ma carcasse de femme mariée plate et déconnectée jusqu’au restaurant où m’attendait Charlotte, ma gentille fille, future vétérinaire, presque trop brillante pour être de moi, qui multipliait les visites de compassion depuis le départ de son père. Ma fille est une belle âme dévouée qui voudrait sauver le monde entier. Je la soupçonne d’ailleurs d’avoir choisi la médecine vétérinaire parce que les animaux se laissent faire plus facilement. Du moment qu’on les aime et les soigne un peu, ils s’abandonnent à nous comme les humains vulnérables à des gourous, à cette différence près qu’on ne peut leur soutirer, en contrepartie, que de l’affection.
Contrairement à mon habitude, j’ai demandé au gentil serveur venu m’offrir un apéritif en gambadant de m’apporter un beau grand verre de blanc. J’avais besoin de réintégrer mon corps pour jouer à la mère qui surnageait.
«Allô, maman!
— Allô, ma belle cocotte! Pis, les examens?
— Euh… la session est pas commencée.
— C’est vrai, excuse-moi, j’suis dans la lune. Pis, comment ça va?
— Ça va super bien.
— T’as parlé à ton père?
— Oui.
— Quand?
— Avant-hier, me semble.
— Y va bien?
— Oui, oui. Ça va.
— Tant mieux.»
Je m’étais bâti un ordre du jour que je suivais à la lettre quand je voyais mes enfants: études ou travail, Jacques, les amours, les projets à venir. De cette façon, je n’oubliais rien et donnais l’impression qu’on pouvait parler de tout sans malaise, même de lui. Les premiers temps, je me l’étais même écrit dans la main.
«J’suis passée à la maison avant de venir ici. J’ai vu que t’avais aussi démoli ton lit.
— Je l’ai défait en morceaux pour le sortir, y passait pas par la porte.
— On aurait pu le dévisser.
— Bah, c’est compliqué dévisser tout ça. C’est vite fait avec la masse.
— T’as commandé un autre lit?
— Non, pas tout de suite.
Dans une minuscule case logée très profondément dans mon cerveau, l’idée que je devais attendre de consulter Jacques avant d’en choisir un nouveau vivotait.
«Pourquoi ça pressait tant de le sortir?
— …
— J’ai pensé qu’on pourrait aller magasiner?
— T’as besoin de quelque chose?
— Non, juste pour faire une petite tournée des boutiques. Quand tu voudras.
— OK.
— Ça fait du bien s’acheter quelque chose de neuf quand on file pas, non?
— Ah, tu files pas?
— Maman…
— Tiens, j’ai une idée: je prends congé cet après-midi. T’es libre?»
La jeune fille qui me proposait des jeans portait les siens beaucoup trop serré. Des deux fesses qu’elle devait avoir initialement, il n’en restait plus qu’une, traversée par une couture qui peinait à maintenir endiguée toute cette chair mollassonne. Je ne la jugeais pas, je constatais.