Pour abriter une population au sein de laquelle se trouvaient six cent mille combattants, ces soixante-dix palmiers devaient être fort espacés et avoir des feuilles immensément larges. En quittant Elim, on descendit, toujours au sud; on était alors au désert de Sin, qui est situé sur le versant est des collines du littoral du golfe de Suez; cette marche au sud conduisait vers le massif du Sinaï. La nature est là très grandiose, très imposante, mais absolument sauvage. Qu’on me permette d’emprunter à Elisée Reclus sa description de ce pays d’une célébrité classique. «Les collines du littoral, à l’ouest du Djebel-et-Tyh, dit le savant géographe, sont composées d’assises crayeuses, masses blanches et régulières d’un aspect monotone, hautes de quelques centaines de mètres. Mais les premières montagnes qui appartiennent au groupe sinaïque et qui s’élèvent au sud de la chaîne bordière, du golfe de Suez à celui d’Akabah, sont formées de grès au profil bizarre et au coloris varié, qui se groupent en paysages pittoresques. Au sud, s’élèvent les granits, les gneiss et les porphyres. Uniformes par la composition de leurs roches, les monts du Sinaï ne le sont pas moins par l’aridité de leur surface; ils sont d’une nudité formidable; leur profil à vives arêtes se dessine sur le bleu du ciel avec la précision d’un trait buriné sur le cuivre. Ainsi, la beauté du Sinaï, dépourvue de tout ornement extérieur, est-elle la beauté de la roche elle-même: le rouge-brique du porphyre, le rose tendre du feldspath, les gris blancs ou sombres du gneiss et du syénite, le blanc du quartz, le vert de différents cristaux donnent aux montagnes une certaine variété, encore accrue par le bleu des lointains, les ombres noires et le jeu de la lumière brillant sur les facettes cristallines. La faible végétation qui se montre çà et là dans les ravins et sur le gneiss décomposé des pentes ajoute par le contraste à la majesté de formes et à la splendeur de coloris que présentent les escarpements nus; sur les bords des eaux temporaires dans les ouadi, quelques genêts, des acacias, des tamaris, des petits groupes de palmiers ne peuvent en rien voiler la fière simplicité du roc. Cette forte nature, si différente de celle qu’on admire dans les contrées humides de l’Europe occidentale, agit puissamment sur les esprits. Tous les voyageurs en sont saisis; les Bédouins nés au pied des montagnes du Sinaï les aiment avec passion et dépérissent de nostalgie loin de leurs rochers… Ces rochers sont en outre fort riches en gisements de turquoises… Vue de l’un des sommets, la région ressemble à une mer agitée dont les vagues s’entrecroisent sous l’influence de vents opposés et tournoyants; dans la partie la plus élevée (le Djebel-Katherin), on voit les traces d’anciens glaciers. Une rangée de montagnes s’en détache vers le nord-ouest; là est le Serbal (2,046 mètres), que la plupart des explorateurs considèrent comme le vrai Sinaï. Jadis les Arabes allaient y sacrifier des brebis et y porter des touffes d’herbes; ce que la nature leur donne de plus précieux. Entouré de ouadi inférieurs en altitude à ceux du Djebel Katherin. le Serbal se dresse à une plus grande hauteur relative, et de tout temps les Arabes y virent le géant de la Péninsule. C’est du moins le plus grandiose: au-dessus des contreforts s’élèvent des parois nues, coupées de précipices et se terminant par une crête, ingravissable en apparence, déchiquetée en aiguilles et en pyramides. On peut y monter cependant, et depuis Burckhardt plusieurs Européens en ont fait l’ascension. Par suite d’un phénomène assez rare dans le granit, il se trouve que certaines parties du Serbal sont percées de grottes naturelles: les cristaux de feldspath se sont disposés dans la roche sous forme de rayons divergents, et, se trouvant les premiers attaqués par l’action du temps, ils laissent en se désagrégeant des cavités profondes. Enfin, sur les pentes du Serbal, on a fréquemment l’occasion d’entendre les sons pénétrants qu’émettent les sables cristallins en mouvement. Un couloir de la montagne, incliné dans la direction de l’ouest et large d’environ quinze mètres, est empli de débris des parois de quartz: on nomme ce couloir le Djebel-Nakous (la montée des cloches), parce qu’on y entend, disent les Bédouins, le son des cloches d’un couvent fantôme qui se promène dans l’intérieur du Serbal. Le voyageur perçoit un son délicieux, tantôt faible, comme celui de flûtes lointaines, tantôt plus fort, comme celui d’un orgue rapproché; suivant l’ardeur du soleil, l’humidité de l’air et de la terre, la quantité de sable qui se détache, la force de la brise qui précipite ou ralentit les sons, la musique semble un soupir harmonieux ou comme la voix mugissante de la montagne.» Telle est la région où, caché dans sa colonne de nuée, Jéhovah entraînait son peuple.

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