Maintenant, si de la Bible hébraïque on rapproche le Coran musulman, on constate que les Arabes et les Juifs avaient un fonds commun de légendes, où ont puisé les auteurs sacrés des deux religions. Avant que la Genèse fût écrite, on se racontait dans ces contrées la merveilleuse histoire de Joseph; mais elle a varié dans ses détails, à travers les générations et en se répétant chez les divers peuples sortis de l’Arabie. Ainsi, selon le Coran, Putiphar n’était pas eunuque, et Aseneth vivait déjà, était une enfant au berceau, lorsque sa mère accusa Joseph d’avoir voulu la violer. Celte petite fille se montra fort judicieuse dès ses premières années. Un jour, son père parlait de l’incident, dont il resta longtemps préoccupé; il avait même gardé le fameux manteau que sa femme avait arraché à Joseph et qui s’était quelque peu déchiré dans la lutte. Un des serviteurs conseilla à Putiphar de demander à la petite Aseneth ce qu’elle pensait de tout cela; la fillette, qui commençait à peine à parler, dit:
La Bible et le Coran sont d’accord pour nous apprendre qu’Aseneth fut une épouse modèle. Au cours des sept années d’abondance, elle eut de Joseph deux fils: le premier reçut le nom de Manassé, et le second celui d’Éphraïm. Puis, survinrent les sept années de disette; mais les Egyptiens n’eurent pas à en souffrir, grâce à la clairvoyance de Joseph, qui avait fait établir des greniers nationaux, remplis de blé qui se conserva très bien. On en eut même à revendre, et de tout pays on venait en Egypte acheter des provisions; car la famine désolait alors toute la terre (ch. 41).
Or, les fils de Jacob, à l’exception de Benjamin, se rendirent en Egypte, sur le conseil de leur père, pour acheter du blé. Il paraît que Joseph présidait en personne à ces distributions de vivres aux caravanes qui arrivaient de tous les points de la terre; comment le premier ministre pouvait-il suffire lui-même à une telle besogne? la Bible ne le dit pas. Toujours est-il que Joseph ne fut pas reconnu par ses frères, mais qu’il les reconnut très bien, lui. Il les traita avec beaucoup de dureté, sans se nommer à eux, et sans qu’aucun égyptien, pendant leur séjour dans le pays, n’ait songé à leur dire que le gouverneur et bienfaiteur de l’Egypte, l’homme d’État si immensément populaire, était précisément un de leurs compatriotes.
Joseph, gardant l’incognito, accusa ses dix frères d’être des espions. Ceux-ci protestèrent, comme on pense.
— Nous étions douze frères, dirent-ils; l’un de nous est mort, et le onzième, qui est tout jeune, est resté auprès de notre père.
— Allons donc! répliqua Joseph, vous êtes venus ici en espions, pour reconnaître les lieux faibles par où votre peuple pourrait s’emparer du pays.
On ne voit pas bien comment le peuple hébreu, qui se composait alors de la famille de Jacob, en tout, — puisque Esaü, exclu de la bénédiction spéciale, était devenu le chef des Iduméens, — aurait pu s’emparer de l’Égypte, ce vaste royaume puissant et bien peuplé, qui fournissait, avec ses réserves de blé, à l’alimentation des nations du monde entier. Mais voyons la suite du discours de Joseph.
— Afin de savoir si vous dites vrai, continua-t-il, je vais vous faire mettre en prison, et vous y resterez, à l’exception d’un seul d’entre vous qui ira chercher le petit frère dont vous parlez.
Il les fourra au bloc, mais tous les dix. Au bout de trois jours, il se les fit amener de nouveau.
— J’ai réfléchi et changé d’idée, leur dit-il. C’est un seul d’entre vous qui demeurera ici comme otage. Allez-vous-en donc, les autres, dans votre pays, et emportez le blé que vous avez acheté; mais ne manquez pas de revenir au plus tôt en amenant votre petit frère; sinon, celui que je garde mourrait en prison.
Ce fut Siméon qu’il choisit comme otage. Il le fit enchaîner devant les neuf autres, et il les congédia. D’autre part, il avait ordonné à ses gens de remettre l’argent du paiement du blé dans les sacs qu’ils emportaient, en route, l’un des frères de Joseph, ayant ouvert un sac pour donner à manger à son âne, fut tout surpris d’y retrouver son argent; les autres n’en revenaient pas non plus, et de l’étonnement ils passèrent à la frayeur. Retournant bien vite en Canaan, ils racontèrent à Jacob tout ce qui leur était arrivé.
Jacob refusa d’abord de se séparer du jeune Benjamin.