Évidemment, cet homme n’était pas responsable de la guerre ni de ses parents, pas responsable des vols. Mais nous ressentions malgré tout une grande colère monter en nous. Il est revenu avec une photographie de la maison des Rabinovitch, une belle photo encadrée – sans aucun doute celle qui avait été prise sur le mur, avant l’emménagement de la nouvelle propriétaire que Lélia avait rencontrée.
— C’est qui sur la photographie ? Votre père peut-être ? a demandé Lélia en montrant Jacques.
Monsieur Fauchère ne comprenait plus rien. Ni pourquoi ma mère pleurait, ni pourquoi elle lui parlait avec dureté.
— Non, ce sont des amis de mes parents…
— Ah. Des amis proches ?
— Je crois oui, je crois que le garçon, là, c’était un voisin.
J’ai essayé de contenir la situation, en justifiant les questions de ma mère.
— Nous vous posons toutes ces questions parce que se pose le problème des droits. En effet, il faut que les descendants donnent l’autorisation de diffuser la photographie. Vous les connaissez ?
— Il n’y en a pas.
— Pas quoi ?
— Il n’y a pas de descendants.
— Ah, dis-je en essayant de cacher mon trouble. Au moins ça règle le problème.
— Vous êtes vraiment sûr qu’il n’y a pas de descendants ?
Lélia posa cette question d’une façon si agressive que l’homme devint très soupçonneux.
— Comment s’appelle votre galerie déjà ?
— Ce n’est pas une galerie, c’est un musée d’art contemporain, ai-je bredouillé.
— Mais vous travaillez pour quel artiste exactement ?
Il fallait trouver vite une réponse, Lélia n’écoutait plus du tout. Soudain un éclair m’a traversé la tête.
— Christian Boltanski, vous connaissez ?
— Non, comment cela s’écrit ? Je vais regarder sur Internet, dit-il, soupçonneux, en prenant son téléphone portable.
— Comme cela se prononce, Bol-tan-ski.
Il a tapé le nom sur le téléphone et il s’est mis à lire sa fiche Wikipédia à voix haute.
— Je ne connaissais pas, dit-il, mais ça a l’air intéressant…
Le téléphone a sonné dans une pièce à côté, l’homme s’est levé.
— Je vous laisse regarder, je vais prendre cet appel, dit-il en nous laissant seules dans la pièce.
Lélia en a profité pour attraper quelques photographies qui se trouvaient au fond de la boîte à chaussures. Elle les a glissées dans son sac à main. Ce geste de ma mère m’a rappelé mon enfance. Je l’avais toujours vue faire ça dans les cafés, les bistrots, elle prenait les carrés de sucre pour les fourrer dans son sac, les sachets de sel, de poivre et de moutarde. On ne peut pas dire que c’était du vol, c’était à disposition des clients. En rentrant à la maison, elle les rangeait dans une boîte en fer, une vieille boîte de palets bretons,
— Prends pas toutes les photos, ça va se voir, ai-je dit à Lélia.
— Moins que si je prenais le piano, m’a-t-elle répondu en glissant les photos dans son sac.
Cette phrase m’a fait rire comme une blague juive.
Et puis soudain, on s’est rendu compte que monsieur Fauchère était debout, dans l’embrasure de la porte, en train de nous regarder depuis un moment :
— Mais qui êtes-vous ?
Nous n’avons pas su quoi répondre.
— Sortez de chez moi ou j’appelle la police.
Dix secondes plus tard nous étions dans la voiture, Lélia a mis le moteur en marche et nous sommes parties. Mais elle s’est arrêtée sur un petit parking, juste en face de la mairie.
— Je peux pas conduire. J’ai les jambes et les mains qui tremblent trop.
— On va attendre un peu…
— Et si Fauchère appelle la police ?
— Je te rappelle que ses photographies nous appartiennent. Allez, on va boire un petit café, pour se remettre les idées en place.
Nous sommes retournées à la boulangerie où nous avions acheté deux sandwichs au thon une heure auparavant. Le café qu’on nous a servi était bon.
— Tu sais ce qu’on va faire maintenant ? m’a demandé Lélia.
— Rentrer à la maison.
— Pas du tout. On va passer à la mairie. J’ai toujours voulu voir l’acte de mariage de mes parents.
La mairie rouvrait à 14 h 30 et il était très exactement 14 h 30. Un homme, jeune, était en train de mettre la clé dans la porte du bâtiment, un gros pavillon en brique rouge, surmonté d’un toit en ardoise avec trois cheminées.
— Pardon de vous déranger, nous n’avons pas pris rendez-vous… mais si c’était possible, nous aimerions avoir la photocopie d’un acte de mariage.
— Écoutez, dit-il d’un ton très doux, ce n’est pas moi qui m’en occupe normalement. Mais je peux vous le faire.
L’homme nous a invitées à entrer dans les couloirs de la mairie.
— Ce sont mes parents qui se sont mariés ici, a dit ma mère.
— Ah, très bien. Je vais chercher l’acte. Dites-moi en quelle année ?
— C’était en 1941.
— Donnez-moi les noms. Si je m’y retrouve ! C’est Josyane qui s’en charge d’ordinaire, mais elle je crois qu’elle est un peu en retard.